‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 200 sur 236 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

« vos promesses? vous avez traité mes amis très-inhumainement: si « j'accepte vos offres, si je me laisse désarmer, dois-je m'attendre a à un meilleur traitement? Non, je ne consentirai à rien, à moins « que vous ne me juriez, par le serment redoutable aux immortels, a que vous ne me tendrez aucun piège. — Je le jure, » répliqua-t-elle sans balancer. Je m'apaisai alors et les armes me tombèrent des mains.

« Circé avait près d'elle à son service quatre nymphes, filles des fontaines, des bois et des fleuves qui portent le tribut de leurs eaux dans la vaste mer; elles étoient d'une beauté ravissante et digne des vœux des immortels; l'une couvre les sièges et le parquet de tapis de pourpre d'une finesse et d'un travail merveilleux, l'autre dresse une table d'argent et la couvre de corbeilles d'or, la troisième verse le vin dans des urnes et prépare des coupes, la quatrième apporte de veau, allume du feu et dispose tout pour le bain. J;y entrai quand tout fut prêt: l'on versa l'eau chaude sur ma tête, sur mes épaules, on me parfuma d'essences exquises; lorsque je ne me ressentis plus de la lassitude de tant de peines et de maux que j'avois soufferts, et que je voulus sortir de ce bain, on me couvrit d'une belle tunique et d:un manteau magnifique; après quoi j'allai dans la salle pour y rejoindre Circé. « Asseyez-vous, me dit-elle; mangez, choisissez de tous ces « mets ceux qui vous plaisent le plus. » Je n'étois guère en état de lui obéir; mon cœur, mon esprit ne présageoient rien que de funeste. Circé s'en aperçoit, elle s'approche de moi, elle me reproche ma tristesse : a Mangez, me dit-elle, que craignez-vous? que pouvez-vous « craindre après le serment que je vous ai fait? votre silence, votre « réserve me sont injurieux. — Hélas! grande déesse, m'est-il posée sible de me livrer au plaisir de manger et de boire avant que mes a compagnons soient délivrés, avant que j'aie eu la consolation de les « voir de mes propres yeux? Quelle idée auriez-vous de moi ? que pen- « seriez-vous d'Ulysse? Ne le croiriez-vous pas sans honneur et sans a sentiment, s'il pensoit à ce vil besoin et qu'il oubliât ces malheua reux? » .

« Aussitôt Circé s'arme de sa baguette, quitte la salle, ouvre ellemême la porte de ses vastes étables et m'amène mes compagnons sous la figure de pourceaux ; elle fait sur eux ses tours magiques et les frotte d'une drogue de sa façon; ils changent de figure, leurs longues soies tombent, ils redeviennent hommes et paroissent plus beaux, plus jeunes et plus grands qu'auparavant. Ils me reconnoissent, nous nous embrassons tendrement, notre joie éclate. Circé elle-même en paroît touchée et me dit : a Allez, Ulysse, allez à votre vaisseau; retirez-le « à sec sur le rivage; cachez dans les grottes voisines vos provisions, « vos richesses, vos armes, et revenez au plus vite me trouver avec « tous vos compagnons.

« J'obéis, je pars à l'instant, je regagne la rive; j'y trouve tout ce que j'y avois laissé de monde plongé dans la tristesse et dans les inquiétudes. Comme de jeunes génisses s'attroupent en bondissant autour de leur mère lorsqu'elles la voient revenir le soir des pâturages, comme rien alors ne les retient et qu'elles franchissent toutes les barrières

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pour courir au-devant d'elle et l'appeler par leurs mugissements; dt» même mes compagnons volent à ma rencontre et mt pressent avec tendresse et avec larmes. «Vous voilà, me dirent-ils; que nous sommes « contents! Non, nous ne le serions pas davantage si nous revoyions a. notre chère patrie, si nous débarquions sur la terre qui nous a vus ■ naître et où nous avons été élevés. Mais que sont devenus nos cama- « rades? racontez-nous leur sort déplorable.

— Cessez, leur répondis-je, de vous désoler: prenez courage, ils a ne sont point à plaindre. Mettons notre vaisseau à l'abri des flots, « cachons dans ces grottes nos agrès, nos armes, nos provisions; suia vez-moi ensuite, et nous allons ensemble rejoindre nos amis; ils sont a dans le palais de Circé parfaitement bien traités et jouissent de la « plus grande abondance. »

a A cette nouvelle, ils s'empressent d'accomplir mes ordres et se disposent à m'accompagner; Euryloque cependant veut s'y opposer. « Malheureux! s'écrie -t-il, vous courez à votre perte. Que pouvez-vous « attendre de la perfide Circé"? N'en doutez pas, elle vous transformera « en pourceaux, en loups, en lions, pour garder les avenues de son « palais. Pourquoi tenter cette aventure? ne vous souvenez-vous plus a du Cyclope Polyphème? Six de ceux qui entrèrent avec Ulysse n'ont a plus reparu; leur mort cruelle ne peut-elle pas être imputée à la té- « mérité de leur chef? »

a Irrité de ce reproche, j'allois me venger et lui abattre la tête de mon épée, malgré son alliance avec ma maison; on se mit heureusement au-devant de moi, on me pria, on me fléchit, a Laissez-le ici, me « dit-on, il gardera notre vaisseau, il veillera sur ce que nous laissons. « Pour nous, nous voulons vous suivre ; nous voulons voir Circé et son « magnifique palais. »

k Nous partons aussitôt; Euryloque même nous accompagna, il craignit ma colère. Circé, pendant mon absence, avoit eu grand soin de mon monde; nous les trouvâmes baignés, parfumés, vêtus magnifiquement et assis devant des tables abondamment servies. Cette entrevue fut des plus touchantes; tous s'embrassèrent, se parlèrent, se racontèrent leurs aventures; ce récit provoqua leurs larmes et leurs gémissements; le palais en retentissoit; j'en étois saisi moi-même.

« Circé me pria de faire cesser tous ces sanglots : a Je n'ignore pas, * dit-elle, tout ce que vous avez enduré de fatigues sur la mer; je sais « tout ce que des hommes inhumains et barbares vous ont fait soufa frir; mais présentement profitez du repos que vous avez, prenez a de la nourriture, réparez vos forces, souvenez-vous de ce que vous « étiez en partant d'Ithaque et reprenez la vigueur et le courage « que vous aviez alors. Le souvenir de vos malheurs ne sert qu'à « vous abattre et à vous empêcher de goûter les plaisirs qui se préa sentent. »

a La déesse me persuada, nous nous remîmes à table et nous y passâmes tout le jour. Notre séjour dans ce palais fut d'une année entière. La bonne chère et les plaisirs ne firent point oublier leur patrie à mes compagnons; après quatre saisons révolues, ils me firent leurs

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