‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 205 sur 236 · III. — Histoire d'une jeune princesse · texte numérisé non relu

III. — Histoire d'une jeune princesse

Il y avoit une fois un roi et une reine qui n'avoient point d'enfants. Ils en étoient si fâchés, si fâchés, que personne n'a jamais été plus fâché. Enfin la reine devint grosse et accoucha d'une fille, la plus belle qu'on ait jamais vue. Les fées vinrent à sa naissance; mais elles dirent toutes à ia reine que le mari de sa fille auroit onze bouches, ou que si elle ne se marioit avant l'âge de vingt-deux ans, elle deviendroit crapaud. Cette prédiction troubla la reine. La fille avoit à peine quinze ans, qu'il se présenta un homme qui avoit les onze bouches et dix-huit pieds de haut; mais la princesse le trouva si hideux, qu'elle

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n'en voulut jamais. Cependant l'âge fatal approchoit, et le roi, qui aimoit mieux voir sa fille mariée à un monstre que de devenir crapaud, résolut de la donner à l'homme à onze bouches. La reine trouva l'alternative fâcheuse. Comme tout se préparait pour les noces, la reine se souvint d'une certaine fée qui avoit été autrefois de ses amies; elle la fit venir, et lui demanda si elle ne pouvoit les empêcher, c Je ne le puis, madame, lui répondit-elle, qu'en changeant votre fille en linotte. Vous l'aurez dans votre chambre; elle parlera toutes les nuits, et chantera toujours. » La reine y consentit. Aussitôt la princesse fut couverte de plumes fines et s'envola chez le roi, de là revint à la reine, qui lui fit mille caresses. Cependant le roi fit chercher la princesse; on ne la trouva point. Toute la cour étoit en deuil. La reine faisoit semblant de s'affliger comme les autres : mais elle avoit toujours sa linotte; elle s'entretenoit toutes les nuits avec elle. Un jour le roi lui demanda comment elle avoit eu une linotte si spirituelle: elle lui répondit que c'étoit une fée de ses amies qui la lui avoit donnée. Deux mois se passèrent tristement. Enfin, le monstre, lassé d'attendre, dit au roi qu'il le mangeroit avec toute sa cour, si dans huit jours il ne lui donnoit la princesse; car il étoit ogre. Cela inquiéta la reine, qui découvrit tout au roi. On envoya quérir la fée, qui rendit à la princesse sa première forme. Cependant il arriva un prince qui, outre sa bouche naturelle, en avoit une au bout de chaque doigt de la main. Le roi auroit bien voulu lui donner sa fille; mais il craignoit le monstre. Le prince, qui étoit devenu amoureux de la princesse, résolut de se battre contre l'ogre. Le roi n'y consentit qu'avec beaucoup de peine. On prit le jour: lorsqu'il fut arrivé, les champions s'avancèrent dans le lieu du combat. Tout le monde faisoit des vœux pour le prince; mais, à voir le géant si terrible, on trembloit de peur pour le prince. Le monstre portoit une massue de chêne, dont il déchargea un coup sur Aglaor; car c'étoit ainsi que se nommoit le prince: mais Aglaor, ayant évité le coup, lui coupa le jarret de son épée; et l'ayant fait tomber, lui ôta la vie. Tout le monde cria victoire; et le prince Aglaor épousa la princesse, avec d'autant plus de contentement qu'il l'avoit délivrée d'un rival aussi terrible qu'incommode.

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