‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 207 sur 236 · V. — Histoire du roi Alfaroute et de Caripnne · texte numérisé non relu

V. — Histoire du roi Alfaroute et de Caripnne

Il y avoit un roi nommé Alfaroute, qui étoit craint de tous ses voisins et aimé de tous ses sujets. Il étoit sage, bon, juste, vaillant, habile; rien ne lui manquoit. Une fée vint le trouver, et lui dire qu'il lui arriveroit bientôt de grands malheurs, s'il ne se servoit pas de la bague qu'elle lui mit au doigt. Quand il tournoit le diamant de la bague en dedans de sa main, il devenoit d'abord invisible; et dès qu'il le retournoit en dehors, il étoit visible comme auparavant. Cette bague lui fut très-commode et lui fit grand plaisir. Quand il se défioit de quelqu'un de ses sujets, il alloit dans le cabinet de cet homme, avec son diamant tourné en dedans; il entendoit et il voyoit tous les secrets domestiques sans être aperçu. S'il craignoit les desseins de quelque roi voisin de son royaume, il s'en alloit jusque dans ses conseils les plus secrets, où il apprenoit tout sans être jamais découvert. Ainsi il prévenoit sans peine tout ce qu'on vouloit faire contre lui ; il détourna plusieurs conjurations formées contre sa personne, et déconcerta ses ennemis qui vouloient l'accabler. Il ne fut pourtant pas content de sa bague, et il demanda à la fée un moyen de se transporter en un moment d'un pays dans un autre, pour pouvoir faire un usage plus prompt et plus commode de l'anneau qui le rendoit invisible. La fée lui répondit en soupirant : « Vous en demandez trop ! Craignez que ce dernier don ne vous soit nuisible. » Il n'écouta rien, et la pressa toujours de le lui accorder. « Eh bien! dit-elle, il faut donc, malgré moi, vous donner ce que vous vous repentirez d'avoir. » Alors elle lui frotta les épaules d'une liqueur odoriférante. Aussitôt il sentit de petites ailes qui naissoient sur son dos. Ces petites ailes ne paroissoient point sous ses habits; mais quand il avoit résolu de voler, il n'avoit qu'à les toucher avec la main, aussitôt elles devenoient si longues, qu'il étoit en état de surpasser infiniment le vol rapide d'un aigle. Dès qu'il ne vouloit plus voler, il n'avoit qu'à retoucher ses ailes : d'abord elles se rapetissoient, en sorte qu'on nepouvoit les apercevoir sous ses habits. Par ce moyen, le roi alloit partout en peu de moments : il savoit tout, et on nepouvoit concevoir par où il devinoit tant de choses; car il se renfermoit et paroissoit demeurer presque toute la journée dans son cabinet, sans que personne osât y entrer. Dès qu'il y étoit, il se rendoit invisible par sa bague, étendoit ses ailes en les touchant, et parcouroit des pays immenses. Par là, il s'engagea dans de grandes guerres où il remporta toutes les victoires qu'il voulut; mais, comme il voyoit sans cesse les secrets des hommes, il les connut si méchants et si dissimulés, qu'il n'osoit plus se fier à personne. Plus il devenoit puissant et redoutable, moins il étoit aimé, et il voyoit qu'il n'étoit aimé d'aucun de ceux même*

à qui il avoitfait les plus grands biens. Pour se consoler, il résolut d'aller dans tous les pays du monde chercher une femme parfaite qu'il pût épouser, dont il pût être aimé, et par laquelle il pût se rendre heureux. Il la chercha longtemps; et comme il voyoit tout sans être vu, il connoissoit les secrets les plus impénétrables. Il alla dans toutes les cours : il trouva partout des femmes dissimulées, qui vouloient être aimées, et qui s'aimoient trop elles-mêmes pour aimer de bonne foi un mari. II passa dans toutes les maisons particulières : l'une avoit l'esprit léger et inconstant, l'autre étoit artificieuse, l'autre hautaine, l'autre bizarre; presque toutes fausses, vaines et idolâtres de leur personne. Il descendit jusqu'aux plus basses conditions, et il trouva enfin la fille d'un pauvre laboureur, belle comme le jour, mais simple et ingénue dans sa beauté, qu'elle comptoit pour rien, et qui étoit, en effet, sa moindre qualité; car elle avoit un esprit et une vertu qui surpassoient toutes les grâces de sa personne. Toute la jeunesse de son voisinage s'empressoit pour la voir, et chaque jeune homme eût cru assurer le bonheur de sa vie en l'épousant. Le roi Alfaroute ne put la voir sans en être passionné. Il la demanda à son père, qui fut transporté de joie de voir que sa fille seroit une grande reine. Cariphile (c'étoit son nom) passa delà cabane de son père dans un riche palais, où une cour nombreuse la reçut. Elle n'en Tut point éblouie; elle conserva sa simplicité, sa modestie, sa vertu, et elle n'oublia point d'où elle étoit venue, lorsqu'elle fut au comble des honneurs. Le roi redoubla sa tendresse pour elle, et crut enfin qu'il parviendroit à être heureux. Peu s'en falloit qu'il ne le fût déjà, tant il commençoit à se fier au bon cœur de la reine. Il se rendent à toute heure invisible pour l'observer et pour la surprendre, mais il ne découvrit rien en elle qu'il ne trouvât digne d'être admiré. Il n'y avoit plus qu'un reste de jalousie et de défiance qui le troubloit encore dans son amitié. La fée, qui lui avait prédit les suites funestes de son dernier don, l'ave rtissoit souvent, et il en fut importuné. 11 donna ordre qu'on ne la laissât plus entrer dans le palais, et dit à la reine qu'il lui défendoit de la recevoir. La reine promit, avec beaucoup de peine, d'obéir, parce qu'elle aimoit fort cette bonne fée. Un jour la fée, voulant instruire la reine sur l'avenir, entra chez elle sous la figure d'un officier, et déclara à la reine qui elle étoit. Aussitôt la reine l'embrassa tendrement. Le roi, qui étoit alors invisible, l'aperçut, et fut transporté de jalousie jusqu'à la fureur : il tira son épée et en perça la reine, qui tomba mourante entre ses bras. Dans ce moment, la fée reprit sa véritable figure. Le roi la reconnut et comprit l'innocence de la reine. Alors il voulut se tuer. La fée arrêta le coup et tâcha de le consoler. La reine, en expirant, lui dit : « Quoique je meure de votre main, je meurs toute à vous. » Alfaroute déplora son malheur d'avoir voulu , malgré la fée, un don qui lui étoit si funeste. Il lui rendit la bague, et la pria de lui ôter ses ailes. Le reste de ses jours se passa dans l'amer tume et dans la douleur. Il n'avoit point d'autre consolation que d'aler pleurer sur le tombeau de Cariphile.

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