VI. — Histoire de Rosimond et de Brdminte
Il étoit une fois un jeune homme plus beau que le jour, nommé Rosimond, et qui avoit autant d'esprit et de vertu que son frère aîné Braminte étoit mal fait, désagréable, brutal et méchant. Leur mère, qui avoit horreur de son fils aîné, n'avoit des yeux que pour voir le cadet. L'aîné, jaloux, invente une calomnie horrible pour perdre son frère : il dit à son père que Rosimond alloit souvent chez un voisin, qui étoil son ennemi, pour lui rapporter tout ce qui se passoit au logis, et pou, lui donner le moyen d'empoisonner son père. Le père, fort emporté battit cruellement son fils, le mit en sang, puis le tint trois jours en prison sans nourriture, et enfin le chassa de sa maison, en le menaçant de le tuer s'il revenoit jamais. La mère, épouvantée, n'osa rien dire; elle ne fit que gémir. L'enfant s'en alla pleurant; et ne sachant où se retirer, il traversa sur le soir un grand bois : la nuit le surprit au pied d'un rocher; il se mit à l'entrée d'une caverne sur un tapis de mousse où couloit un clair ruisseau, et il s'y endormit de lassitude. Au point du jour , ens'éveillant, il vit une belle femme montée sur un cheval gris, avec une housse en broderie d'or, qui paroissoit aller à la chasse. « N'avez-vous point vu passer un cerf et des chiens ? lui dit-elle. * Il répondit que non. Puis elle ajouta : a II me semble que vous êtes affligé. Qu'avez-vous? lui dit-elle. Tenez, voilà une bague qui vous rendra le plus heureux et le plus puissant des hommes, pourvu que vous n'en abusiez jamais. Qu-and vous tournerez le diamant en dedans, vous serez d'abord invisible; dès que vous le tournerez en dehors, vous paraîtrez à découvert. Quand vous mettrez l'anneau à votre petit doigt, vous paroîtrez le fiisdu roi, suivi de toute une cour magnifique : quand vous le mettrez au quatrième doigt, vous paroîtrez dans votre figure naturelle. » Aussitôt le jeune homme comprit que c'étoit une fée qui lui parloit. Après ces paroles, elle s'enfonça dans le bois. Pour lui, il s'en retourna aussitôt chez son père, avec impatience de faire l'essai de sa bague. Il vit et entendit tout ce qu'il voulut, sans être découvert. Il ne tint qu'à lui de se venger de son frère, sans s'exposer' à aucun danger. Il se montra seulement à sa mère, l'embrassa et lui dit sa merveilleuse aventure. Ensuite, mettant l'anneau enchanté à son petit doigt, il parut tout à coup comme le prince fils du roi, avec cent beaux chevaux, et un grand nombre d'officiers richement vêtus. Son père fut bien étonné de voir le fils du roi dans sa petite maison; il étoit embarrassé, ne sachant quels respects il devoit lui rendre. Alors Rosimond lui demanda combien il avoit de fils. « Deux, répondit le père. — Je les veux voir ; faites -les venir tout à l'heure, lui dit Rosimond: je les veux emmener tous deux à la cour pour faire leur fortune. » Le père timide répondit en hésitant : « Voilà l'alné que je vous présente. — Où est donc le cadet? je le veux voir aussi, dit encore Rosimond. — Il n'est pas ici, dit le père. Je l'avois châtié pour une faute et il m'a quitté. » Alors Rosimond lui dit : <r II falloit l'instruire, mais non pas le chasser. Donnez-moi toujours l'aîné; qu'il me suive. Et vous, dit-il,
parlant au père, suivez deux gardes qui vous conduiront au lieu que je leur marquerai. x> Aussitôt deux gardes emmenèrent le père, et la fée dont nous avons parlé l'ayant trouvé dans une forêt, elle le frappa d'une verge d'or et le fit entrer dans une caverne sombre et profonde, où il demeura enchanté, « Demeurez-y, dit-elle, jusqu'à ce que votre fils vienne vous en tirer, o Cependant le fils alla à la cour du roi, dans un temps où le jeune prince s'étoit embarqué pour aller faire la guerre dans une lie éloignée. Il avoit été emporté par les vents sur des côtes inconnues, où. après un naufrage, il étoit captif chez un peuple sauvage. Pvosimond parut à la cour, comme s'il eût été le prince qu'on croyoit perdu, et que tout le monde pleuroit. Il dit qu'il étoit revenu par Je secours de quelques marchands, sans lesquels il seroit péri. Il fit la joie publique. Le roi parut si transporté, qu'il ne pouvoit parler; et il ne se lassoit point d'embrasser son fils qu'il avoit cru mort. La reine fut encore plus attendrie. On fit de grandes réjouissances dans tout le royaume. Un jour, celui qui passoit pour le prince dit à son véritable frère : «Braminte, vous voyez que je vous ai tiré de votre village pour faire votre fortune; mais je sais que vous êtes un menteur et que vous avez, par vos impostures, causé le malheur de votre frère Rosimond : il est ici caché. Je veux que vous parliez à lui , et qu'il vous reproche vos impostures. » Braminte, tremblant, se jeta à ses pieds et lui avoua sa faute, a N'importe, dit Rosimond, je veux que vous parliez à votre frère, et que vous lui demandiez pardon. Il sera bien généreux s'il vous pardonne: il est dans mon cabinet, où je vous le ferai voir tout à l'heure. Cependant je m'en vais dans une chambre voisine pour vous laisser librement avec lui. » Braminte entra, pour obéir, dans le cabinet. Aussitôt Rosimond l'embrassa en pleurant, lui pardonna et lui dit : « Je suis en pleine faveur auprès du prince; il ne tient qu'à moi de vous faire périr ou de vous tenir toute votre vie dans une prison; mais je veux être aussi bon pour vous que vous avez été méchant pour moi. » Braminte, honteux et confondu, lui répondit avec soumission . n'osant lever les yeux ni le nommer son frère. Ensuite Rosimond fit semblant de faire un voyage en secret pour aller épouser une princesse d'un royaume voisin ; mais, sous ce prétexte, il alla voir sa mère, à laquelle il raconta tout ce qu'il avoit fait à la cour, et lui donna, dans le besoin, quelque petit secours d'argent; car le roi lui laissoit prendre tout ce qu'il vouloit; mais il n'en prenoit jamais beaucoup. Cependant il s'éleva une furieuse guerre entre le roi et un autre roi voisin, qui étoit injuste et de mauvaise foi. Rosimond alla à la cour du roi ennemi; entra, par le moyen de son anneau, dans tous les conseils secrets de ce prince, demeurant toujours invisible. 11 profita de tout ce qu'il apprit des mesures des ennemis : il les prévint, et les déconcerta en tout; il commanda l'armée contre eux; il les défit entièrement dans une grande bataille, et conclut bientôt avec eux une paix glorieuse, à des conditions équitables. Le roi ne songeoit qu'à le marier avec une princesse héritière d'un royaume voisin, et plus belle que les Grâces. Mais, un jour, pendant que Rosimond étoit à la chasse dans la même forêt où il avoit trouvé la fée. elle se iirésentaà lui. <* Gardez-
vous bien, lui dit-elle d'une voix sévère, de vous marier comme si vous étiez le prince; il ne faut tromper personne; il est juste que le prince pour qui l'on vous prend revienne succéder à son père. Allez le chercher dans une lie où les vents que j'enverrai enfler les voiles de votre vaisseau vous mèneront sans peine. Hàtez-vous de rendre ce service à votre maître, contre ce qui pourroit flatter votre ambition, et songez à rentrer en homme de bien dans votre condition naturelle. Si vous ne le faites, vous serez injuste et malheureux; je vous abandonnerai à vos anciens malheurs. » Rosimond profita sans peine d'un si sage conseil. Sous prétexte d'une négociation secrète dans un État voisin, il s'embarqua sur un vaisseau, et les vents le menèrent d'abord dans l'île où la fée lui avoit dit qu'étoit le vrai fils du roi. Ce prince étoit captif chez un peuple sauvage, où on lui faisoit garder des troupeaux. Rosimond, invisible, l'alla enlever dans les pâturages où il conduisoit son troupeau; et, le couvrant de son propre manteau, qui étoit invisible comme lui, il le délivra des mains de ces peuples cruels. Ils s'embarquèrent. D'autres vents, obéissant à la fée, les ramenèrent; ils arrivèrent ensemble dans la chambre du roi, Rosimond se présenta à lui et lui dit : « Vous m'avez cru votre fils, je ne le suis pas : mais je vous le rends; tenez, le voilà lui-même. » Le roi, bien étonné, s'adressa à son fils et lui dit : a N'est-ce pas vous, mon fils, qui avez vaincu mes ennemis, et qui avez fait glorieusement la paix? ou bien est-il vrai que vous avez fait un naufrage, que vous avez été captif, et que Rosimond vous a délivré? — Oui mon père, répondit-il. C'est lui qui est venu dans le pays où j'étois captif. Il m'a enlevé; je lui dois la liberté et le plaisir de vous revoir. C'est lui et non pas moi, à qui vous devez la victoire. » Le roi ne pouvoit croire ce qu'on lui disoit; mais Rosimond, changeant sa bague, se montra au roi sous la figure du prince; et le roi, épouvanté, vit à la fois deux hommes qui lui parurent tous deux ensemble son même fils. Alors iloffrit, pour tant de services, des sommes immenses à Rosimond, qui les refusa: il demanda seulement au roi la grâce de conserver à son frère Braminte une charge qu'il avoit à la cour. Pour lui, il craignit l'inconstance de la fortune, l'envie des hommes et sa propre fragilité : il voulut se retirer dans son village avec sa mère, où il se mit à cultiver la terre. La fée, qu'il revit encore dans les bois, lui montra la caverne où son père étoit, et lui dit les paroles qu'il falloit prononcer pour le délivrer; il prononça, avec une très-sensible joie, ces paroles; il délivra son père, qu'il avoit depuis longtemps impatience de délivrer, et lui donna de quoi passer doucement sa vieillesse. Rosimond fut ainsi le bienfaiteur de toute sa famille, et il eut le plaisir de faire du bien à tous ceux qui avoient voulu lui faire du mal. Après avoir fait les plus grandes choses à la cour, il ne voulut d'elle que la liberté de vivre loin de sa corruption. Pour comble de sagesse, il craignit que son anneau ne le tentât de sortir de sa solitude, et ne le réengageât dans les grandes affaires : il retourna dans le bois où la fée lui avoit apparu si favorablement; il alloit tous les jours auprès de la caverne où il avoit eu le bonheur de la voir autrefois, et c'étoit dans l'espérance de l'y revoir. Enfin, elle s'y présenta encore à lui. et il lui
rendit l'anneau enchanté. « Je vous rends, lui dit-il, un don d'un si grand prix, mais si dangereux, et duquel il est si facile d'abuser. Je ne me croirai en sûreté que quand je n'aurai plus de quoi sortir de ma solitude avec tant de moyens de contenter toutes mes passions. »
Pendant que Rosimond rendoit cette bague, Braminte, dont le méchant naturel n'étoit point corrigé, s'abandonnoit à toutes les passions, et voulut engager le jeune prince, qui étoit devenu roi, à traiter indignement Rosimond. La fée dit à Rosimond : «. Votre frère, toujours imposteur, a voulu vous rendre suspect au nouveau roi et vous perdre : il mérite d'être puni et il faut qu'il périsse. Je m'en vais lui donner cette bague que vous me rendez. » Rosimond pleura le malheur de son frère; puis, il dit à la fée : « Comment prétendez-vous le punir par un si merveilleux présent? Il en abusera pour persécuter tous les gens de bien et pour avoir une puissance sans bornes. — Les mêmes choses . répondit la fée, sont un remède salutaire aux uns et un poison mortel aux autres. La prospérité est la source de tous les maux pour les méchants. Quand on veut punir un scélérat, il n'y a qu'à le rendre bien puissant pour le faire périr bientôt. » Elle alla ensuite au palais; elle se montra à Braminte sous la figure d'une vieille femme couverte de haillons, et elle lui dit : « J'ai tiré des mains de votre frère la bague que je lui avois prêtée et avec laquelle il s'étoit acquis tant de gloire; recevez-la de moi et pensez bien à l'usage que vous en ferez. » Braminte répondit en riant : « Je ne ferai pas comme mon frère , qui fut assez insensé pour aller chercher le prince au lieu de régner en sa place. » Braminte avec cette bague ne songea qu'à découvrir le secret de toutes les familles, qu'à commettre des trahisons, des meurtres et des infamies; qu'à écouter les conseils du roi, qu'à enlever les richesses des particuliers. Ses crimes invisibles étonnèrent tout le monde. Le roi, voyant tant de secrets découverts, ne savoit à quoi attribuer cet inconvénient: mais la prospérité sans bornes et l'insolence de Braminte lui firent soupçonner qu'il avoit l'anneau enchanté de son frère. Pour le découvrir il se servit d'un étranger d'une nation ennemie, à qui il donna une grande somme. Cet homme vint la nuit offrir à Braminte, de la part du roi ennemi, des biens et des honneurs immenses s'il vouloit lui faire savoir par des espions tout ce qu'il pourroit apprendre des secrets de son roi.
Braminte promit tout, alla même dans un lieu où on lui donna une somme très- grande pour commencer sa récompense. Il se vanta d'avoir un anneau qui le rendoit invisible. Le lendemain le roi l'envoya chercher et le fit d'abord saisir. On lui ôta l'anneau et on trouva sur lui plusieurs papiers qui prouvoient ses crimes. Rosimond revint à la cour pour demander la grâce de son frère, qui lui fut refusée. On fit mourir Braminte, et l'anneau lui fut plus funeste qu'il n avoit été utile à son
rere.
Le roi, pour consoler Rosimond de la punition de Braminte, lui rendit l'anneau comme un trésor d'un prix infini. Rosimond affligé n'en jugea pas de même; il retourna chercher la fée dans les bois. « Tenez, lui dit-il, votre anneau. L'expérience de mon frère m'a fait comprendra
ce que je n'avois pas bien compris d'abord quand vous me le dîtes. Gardez cet instrument fatal de la perte de mon frère. Hélas! il seroit encore vivant, il n'auroit pas accablé de douleur et de honte la vieillesse de mon père et de ma mère, il seroit peut-être sage et heureux s'il n'avoit jamais eu de quoi contenter ses désirs. Oh! qu'il est dange« reux de pouvoir plus que les autres hommes! Reprenez votre anneau; malheur à ceux à qui vous le donnerez ! L'unique grâce que je vous demande, c'est de ne le donner jamais à aucune des personnes pour qui je m'intéresse. »