‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 220 sur 236 · XIX. — Les deux souris · texte numérisé non relu

XIX. — Les deux souris

Une souris ennuyée de vivre dans les périls et dans les alarmes, à cause de Mitis et de Rodilardus, qui faisoient grand carnage de la nation souriquoise, appela sa commère, qui étoit dans un trou de son voisinage. « Il m'est venu, lui dit-elle, une bonne pensée. J'ai lu, dans certains livres que je rongeois ces jours passés, qu'il y a un beau pays nommé les Indes, où notre peuple est mieux traité et plus en sûreté qu'ici. En ce [ays-là, les sages croient que l'âme d'une souris a été autrefois l'âme d'un grand capitaine; d'un roi, d'un merveilleux fakir, et qu'elle pourra, après la mort de la souris, entrer dans le corps de quelque belle dame ou de quelque grand pandiar '. Si je m'en souviens bien, cela s'appelle métempsycose. Dans cette opinion, ils traitent tous les animaux avec une charité fraternelle; on voit des hôpitaux de souris, qu'on met en pension et qu'on nourrit comme personnes de mérite. Allons, ma sœur, partons pour un si beau pays, où la police est si bonne et où l'on fait justice à notre mérite. » La commère lui répondit : a Mais, ma sœur, n'y a-t-il point de chats qui entrent dans ces hôpitaux? Si ce!a étoit, ils feroient en peu de temps bien des métempsycoses; un coup de dent ou de griffes feroit un roi ou un fakir; merveille dont nous nous passerions très-bien. — Ne craignez point cela, dit la première; l'ordre. est parfait dans ce pays-là; les chats ont leurs maisons, comme nous les nôtres; et ils ont aussi leurs hôpitaux d'invalides, qui sont à part. » Sur cette conversation, nos deux souris partent ensemble; elles s'embarquent dans un vaisseau qui alloit faire un voyage de long cours, en se coulant le long des cordages le soir de la veille de l'embarquement. On part; elles sont ravies de se voir sur la mer, loin des terres maudites où les chats exerçoient leur tyrannie. La navigation fut heureuse; elles arrivent à Surate, non pour amasser des richesses, comme les marchands, mais pour se faire bien traiter par les Hindous. A peine furent-elles entrées dans une maison destinée aux souris, qu'elles y prétendirent les premières places. L'une

*. On donne le nom de pandiars a<-x brames qui s'occupent d'astronomie-

prétendoit se souvenir d'avoir été autrefois un fameux bramin sur la côte de Malabar; l'autre protestoit qu'elle avoit été une belle dame du même pays, avec de longues oreilles. Elles firent tant les insolentes, que les souris indiennes ne purent les souffrir. Voilà une guerre civile. On donna sans quartier sur ces deux Franguis, qui vouloient faire la loi aux autres; au lieu d'être mangées par les chats, elles furent étranglées par leurs propres sœurs.

On a beau aller loin pour éviter le péril ; si on n'est modeste et sensé, on va chercher son malheur bien loin : autant vaudroit-il le trouver chez soi.

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