XVIII. — Le singe
Un vieux singe malin étant mort, son ombre descendu dans la sombre demeure de Pluton, où elle demanda à retourner parmi les vivants. Pluton vouloit la renvoyer dans le corps d'un âne pesant et stupide. pour lui ôter sa souplesse, sa vivacité et sa malice; mais elle fit tant de tours plaisants et badins, que l'inflexible roi des enfers ne put s'empêcher de rire, et lui laissa le choix d'une condition. £lle demanda à entrer dans le corps d'un perroquet, a Au moins, disoit-elle, je conserverai par là quelque ressemblance avec les hommes, que j'ai si longtemps imités. Étant singe, je faisois des gestes comme eux: et, étant perroquet, je parlerai avec eux dans les plus agréables conversations. » A peine l'âme du singe fut introduite dans ce nouveau métier, qu'une vieille femme causeuse l'acheta. 11 fit ses délices; elle le mit dans une belle cage. Il faisoit bonne chère, et discourait toute la journée avec la vieille radoteuse, qui ne parloit pas plus sensément que lui. Il joignoit à son nouveau talent d'étourdir tout le monde je ne sais quoi de son ancienne profession ; il remuoit sa tête ridiculement; il faisoit craquer son bec: il agitoit ses ailes de cent façons, et faisoit de ses pattes plusieurs tours qui sentoient encore les grimaces de Fagotin. La vieille prenoit à toute heure ses lunettes pour l'admirer. Elle étoit bien fâchée d'être un peu sourde et de perdre quelquefois des paroles de son perroquet, à qui elle trouvoit plus d'esprit qu'à personne. Ce perroquet gâté devint bavard, importun et fou. Il se tourmenta si fort dans sa ca^re. et but tant de vin avec la vieille, qu il en mourut. Le voilà revenu devant Pluton, qui voulut cette fois le faire passer dans le corps d'un poisson pour le rendre muet; mais il fit encore une farce devant le roi des ombres; et les princes ne résistent guère aux demandes des mauvais plaisants qui les flattent, Pluton ac-
corda donc à celui-ci qu'il iroit dans le corps d'un homme. Mais comme le dieu eut honte de l'envoyer dans le corps d'un homtne sage et vertueux, il le destina au corps d'un harangueur ennuyeux et importun, qui mentoit, qui se vantoit sans cesse, qui faisoit des gestes ridicules, qui se moquoit de tout le monde, qui interrompoit toutes les conversations les plus solides, pour dire des riens, ou les sottises les plus grossières. Mercure, qui le reconnut dans ce nouvel état, lui dit en riant : « Ho ! ho ! je te reconnois ; tu nVs qu'un composé du singe et du perroquet que j'ai vus autrefois. Qui t'ôteroit tes gestes et tes paroles apprises par cœur, sans jugement, ne laisseroit rien de toi. D'un joli singe et d'un bon perroquet, on n'en fait qu'un sot homme. »
0 combien d'hommes" dans le monde, avec des gestes façonnés, un petit caquet et un air capable, n'ont ni sens ni conduite!