‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 232 sur 236 · XXXII. — Prière indiscrète de Nélêe, petit -fils de Nestor · texte numérisé non relu

XXXII. — Prière indiscrète de Nélêe, petit -fils de Nestor

Entre tous les mortels qui avoient été aimés des dieux, nul ne leur avoit été plus cher que Nestor; ils avoient versé sur lui leurs dons les plus précieux, la sagesse, la profonde connoissance des hommes, une éloquence douce et insinuante. Tous les Grecs l'écoutoient avec admiration; et, dans une extrême vieillesse, il avoit un pouvoir absolu sur les cœurs et sur les esprits. Les dieux, avant la fin de ses jours, voulurent lui accorder encors une faveur, qui fut de voir naître un fils de Pisistrate. Quand il vint au monde, Nestor le prit sur ses genoux; et, levant ies yeux au ciel : « 0 Pallas! dit-il, vous avez comblé la mesure de vos bienfaits; je n'ai plus rien à souhaiter sur la terre, sinon que vous remplissiez de votre esprit l'enfant que vous m'avez fait avoir. Vous ajouterez, j'en suis sûr, puissante déesse, cette faveur à toutes celles que j'ai reçues de vous. Je ne demande point de voir le temps où mes vœux seront exaucés, la terre m'a porté trop longtemps; coupez, fille de Jupiter, le fil de mes jours.» Ayant prononcé ces mots, un doux sommeil se répand sur ses yeux : il fut uni avec celui de la mort; et, sans effort, sans douleur, son âme quitta son corps glacé et presque anéanti par trois âges d'homme qu'il avoit vécu.

Ce petit-fils de Nestor s'appeloit Néléc. Nestor, à qui la mémoire de son père avoit toujours été chère, voulut qu'il portât son nom. Quand Nélée fut sorti de l'enfance, il alla faire un sacrifice à Minerve dans un bois proche de la ville de Pylos, qui étoit consacré à cette déesse. Après que les victimes couronnées de fleurs eurent été égorgées, pendant que ceux qui l'avoient accompagné s'orçupoient aux cérémonies

qui suivoient l'immolation, que les uns coupoient du bois, que les autres faisoient sortir du feu des veines des cailloux, qu'on écorchoit les victimes, et qu'on les coupoit en plusieurs morceaux; tous étant éloignés de l'autel, Nélée étoit demeuré auprès. Tout d'un coup il entendit la terre trembler; du creux des arbres sortoient d'affreux mugissements : l'autel paroissoit en feu ; et sur le haut des flammes parut une femme d'un air si majestueux et si vénérable, que Nélée en fut ébloui. Sa figure étoit au-dessus de la forme humaine, ses regards étoient plus perçants que les éclairs : sa beauté n'avoit rien de mou ni d'efféminé; elle étoit pleine de grâces, et marquoit de la force et de la vigueur. Nélée, ressentant l'impression de la divinité, se prosterne à terre : tous ses membres se trouvent agités par un violent tremblement, son sang se glace dans ses veines, sa langue s'attache à son palais, et ne peut plus proférer une parole; il demeure interdit, immobile et presque sans vie. Alors Pallas lui rend la force, qui l'avoit abandonné. «Ne craignez rien, lui dit cette déesse; je suis descendu du haut de l'Olympe pour vous témoigner le même amour que j'ai fait ressentir à votre aïeul Nestor; je mets votre bonheur dans vos mains : j'exaucerai tous vos vœux; mais pensez attentivement à ce que vous me devez demander. » Alors Nélée, revenu de son étonnement, et charmé par la douceur des paroles de la déesse, sentit au dedans de lui la même assurance que s'il n'eût été que devant une personne mortelle. Il étoit à l'entrée de la jeunesse : dans cet âge où les plaisirs qu'on commence à ressentir occupent et entraînent l'âme tout entière, on n'a point encore connu l'amertume, suite inséparable des plaisirs; on n'a point encore été instruit par l'expérience. aO déesse! s'écria-t-il, si je puis toujours goûter la douceur de la volupté, tous mes souhaits seront accomplis. » L'air de la déesse étoit auparavant gai et ouvert; à ces mots, elle en prit un froid et sérieux : «Tu ne comptes, lui dit-elle, que ce qui flatte les sens; eh bien ! tu vas être rassasié des plaisirs que ton cœur désire. » La déesse aussitôt disparut. Nélée quitte l'autel, et reprend le chemin de Pylos. 11 voit sous ses pas naître et éclore des fleurs d'une odeur si délicieuse, que les hommes n'avoient jamais ressenti un si précieux parfum. Le pays s'embellit, et prend la forme qui charme les yeux de Nélée. La beauté des Grâces, compagnes de Vénus, se répand sur toutes les femmes qui paroissent devant lui. Tout ce qu'il boit devient nectar, tout ce qu'il mange devient ambroisie : son âme se trouve noyée dans un océan de plaisirs. La volupté s'empare du cœur de Nélée, il ne vit plus que pour elle; il n'est plus occupé que d'un seul soin, qui est que les divertissements se succèdent toujours les uns aux autres, et qu'il n'y ait pas un seul moment où ses sens ne soient agréablement charmés. Plus il goûte les plaisirs, plus il les souhaite ardemment. Son esprit s'amollit et perd toute sa vigueur; les affaires lui deviennent un poids d'une pesanteur horrible ; tout ce qui est sérieux lui donne un chagrin mortel. 11 éloigne de ses yeux les sages conseillers qui avoient été formés par Nestor, et qui étoient regardés comme le plus précieux héritage que ce prince eût laissé à son petit-fils. La raison, les remontrances utiles deviennent l'objet de son aversion la plus vive, et il

frémit si quelqu'un ouvre la bouche devant lui pour lui donner un sage conseil. Il fait bâtir un magnifique palais où on ne voit luire que l'or, l'argent et le marbre, où tout est prodigué pour contenter les yeux et appeler le plaisir. Le fruit de tant de soins pour se satisfaire, c'est l'ennui, l'inquiétude. A peine a-t-il ce qu'il souhaite, qu'il s'en dégoûte . il faut qu'il change souvent de demeure, qu'il coure sans cesse de palais en palais, qu'il abatte et qu'il réédifie. Le beau, l'agréable, ne le louchent plus; il lui faut du singulier, du bizarre, de l'extraordinaire : tout ce qui est naturel et simple lui paroît insipide; et il tombe dans un tel engourdissement, qu'il ne vit plus, qu'il ne sent plus que par secousse, par soubresaut. Pylos, sa capitale, change de face. On y aimoit le travail, on y honorait les dieux; la bonne foi régnoit dans le commerce, tout y étoit dans l'ordre, et le peuple même trouvoit, dans les occupations utiles qui se succédoient sans l'accabler, l'aisance et la paix. Un luxe effréné prend la place de la décence et des vraies richesses: tout y est prodigué aux vains agréments, aux commodités recherchées. Les maisons, les jardins, les édifices publics changent de forme : tout y devient singulier; le grand, le majestueux, qui sont toujours simples, ont disparu. Mais ce qui est encore plus fâcheux, les habitants, à l'exemple de Nélée, n'aiment, n'estiment, ne cherchent que la volupté; on la poursuit aux dépens de l'innocence et de la vertu; on s'agite, on se tourmente pour saisir une ombre vaine et fugitive de bonheur, et on en perd le repos et la tranquillité : personne n'est content, parce que l'on veut l'être trop, parce que l'on ne sait rien souffrir ni rien attendre. L'agriculture et les autres arts utiles sont devenus presque avilissants : ce sont ceux que la mollesse a inventés qui sont en honneur, qui mènent à la richesse, et auxquels on prodigue les encouragements. Les trésors que Nestor et Pisistrate avoient amassés sont bientôt dissipés; les revenus de l'État deviennent la proie de Tétourderie et de la cupidité. Le peuple murmure, les grands se plaignent, les sages seuls gardent quelque temps le silence; ils parlent enfin, et leur voix respectueuse se fait entendre à Nélée. Ses yeux s'ouvrent, son cœur s'attendrit. Il a encore recours à Minerve : il se plaint à la déesse de sa facilité à exaucer ses vœux téméraires; il la conjure de retirer ses dons perfides, il lui demande la sagesse et la justice. «Que j'étois aveugle! s'écria-t-il : mais je connois mon erreur; je déteste la faute que j'ai faite, je veux la réparer, et chercher dans l'application à mes devoirs, dans le soin de soulager mon peuple, et dans l'innocence et la pureté des mœurs, le repos et le bonheur que j'ai vainement cherchés dans les plaisirs des sens. »

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