‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 233 sur 236 · XXXIII. — Histoire oV A libée, Persan · texte numérisé non relu

XXXIII. — Histoire oV A libée, Persan

Schah-Abbas, roi de Perse, faisant un voyage, s'écarta de toute sa cour, pour passer dans la campagne sans y être connu, et pour y voir les peuples dans touie leur liberté naturelle. Il prit seulement avec lui un de ses courtisans. « Je ne connois point, lui dit le roi, les véritables mœurs des hommf-- . tout ce qui nous aborde est déguisé; c'est l'art,

et non pas la nature simple, qui se montre à nous. Je veux étudier la vie rustique, et voir ce genre d'hommes qu'on méprise tant, quoiqu'ils soient le vrai soutien de toute la société humaine. Je suis las de voir des courtisans qui m'observent pour me surprendre en me flattant; il faut que j'aille voir des laboureurs et des bergers qui ne me connaissent pas. » Il passa avec son confident au milieu de plusieurs villages où Ton faisoit des danses; et il étoit ravi de trouver loin des cours des plaisirs tranquilles et sans dépense. Il fit un repas dans une cabane ; et comme il avoit grand' faim, après avoir marché plus qu'à l'ordinaire, les aliments grossiers qu'il y prit lui parurent plus agréables que tous les mets exquis de sa table. En passant dans une prairie semée de fleurs qui bordoit un clair ruisseau, il aperçut un jeune berger qui jouoit de la flûte à l'ombre d'un grand ormeau, auprès de ses moutons paissants. Il l'aborde, il l'examine: il lui trouve une physionomie agréable, un air simple et ingénu, mais noble et gracieux. Les haillons dont le berger étoit couvert ne diminuoient point l'éclat de sa beauté. Le roi crut d'abord que c'étoit quelque personne de naissance illustre qui s'étoit déguisée : mais il apprit du berger que son père et sa mère étoient dans un village voisin, et que son nom étoit Alibée. A mesure que le roi le questionnoit, il admiroit en lui un esprit ferme et raisonnable. Ses yeux étoient vifs, et n'avoient rien d'ardent ni de farouche sa voix étoit douce, insinuante et propre à toucher; son visage n'a voit rien de grossier; mais ce n'étoit pas une beauté molle et efféminée. Le berger, d'environ seize ans, ne savoit point qu'il fût tel qu'il paroissoit aux autres : il croyoit penser, parler, être fait comme tous les autres bergers de son village; mais sans éducation il avoit appris tout ce que la raison fait apprendre à ceux qui l'écoutent. Le roi, l'ayant entretenu familièrement, en fut charmé : il sut de lui, sur l'état des peuples, tout ce que les rois n'apprennent jamais d'une foule de flatteurs qui les environnent. De temps en temps il rioit de la naïveté de cet enfant, qui ne ménageoit rien dans ses réponses. C'étoit une grande nouveauté pour le roi, que d'entendre parler si naturellement; il fit signe au courtisan qui l'accompagnoit de ne point découvrir qu'il étoit le roi, car il craignoit qu' Alibée ne perdît en un moment toute sa liberté et toutes ses grâces, s'il venoit à savoir devant qui il parloit. «Je vois bien, disoit le prince au courtisan, que la nature n'est pas moins belle dans les plus basses conditions que dans les plus hautes. Jamais enfant de roi n'a paru mieux né que celui-ci, qui garde les moutons. Je me trouverais trop heureux d'avoir un fils aussi beau, aussi sensé, aussi aimable. 11 me paroît propre à tout; et, si l'on a soin de l'instruire, ce sera assurémant un jour un grand homme; je veux le faire élever auprès de moi. » Le roi emmena Alibée, qui fut bien surpris d'apprendre à qui il s'étoit rendu agréable. On lui fit ap prendre à lire, à écrire, à chanter, et ensuite on lui donna des maîtres pour les arts et pour les sciences qui ornent l'esprit. D'abord, il fut un peu ébloui de la cour, et son grand changement de fortune changea un peu son cœur. Son âge et sa faveur, joints ensemble, altérèrent un peu sa sagesse et sa modération. Au lieu de sa houlette, de sa flûte

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et de son habit de berger, il prit une robe de pourpre brodée d'or, avec un turban couvert de pierreries. Sa beauté effaça tout ce que la cour avoit de plus agréable. Il se rendit capable des affaires les plus sérieuses, et mérita la confiance de son maître, qui, connoissant le goût exquis d'Alibée pour toutes les magnificences d'un palais, lui donna enfin une charge très-considérable en Perse, qui est celle de garder tout ce que le prince a de pierreries et de meubles précieux.

Pendant toute la vie du grand Schah-Abbas, la faveur d'Alibée ne fit que croître. A mesure qu'il s'avança dans un âge plus mûr, il se ressouvint enfin de son ancienne condition, et souvent il la regrettoit. « 0 beaux jours, disoit-il en lui-même, jours innocents, jours où j'ai goûté une joie pure et sans péril, jours depuis lesquels je n'en ai vu aucun de si doux, ne vous reverrai-je jamais? Celui qui m'a privé de vous en me donnant tant de richesses m'a tout ôté. » Il voulutaller revoir son village; il s'attendrit dans tous les lieux où il avoit autrefois dansé, chanté, joué de la flûte avec ses compagnons. Il fit quelque bien à tous ses parents et à tous ses amis; mais il leur souhaita pour principal bonheur de ne quitter jamais la vie champêtre et de n'éprouver jamais les malheurs de la cour.

Illes éprouva, ces malheurs! Après la mort de son bon maître Schah- Abbas, son fils Schah-Sephi succéda à ce prince. Des courtisans envieux et pleins d'artifice trouvèrent moyen de le prévenir contre Alibée. «Il a abusé, disoient-ils, de la confiance du feu roi; il a amassé des trésors immenses et a détourné plusieurs choses d'un très-grand prix dont il étoit dépositaire. » Schah-Sephi étoit tout ensemble jeune et prince: il n'en falloit pas tant pour être crédule, inappliqué et sans précaution. Il eut la vanité de vouloir paroître réformer ce que le roi son père avoit fait, et juger mieux que lui. Pour avoir un prétexte de déposséder Alibée de sa charge, il lui demanda, selon le conseil de ses courtisans envieux, de lui apporter un cimeterre garni de dimants dun prix immense, que le roi son grand-père avoit coutume de porter dans les combats. Schah-Abbas avoit fait autrefois ôter de ce cimeterre tous ces beaux diamants; et Alibée prouva par de bons témoins que la chose avoit été faite, par l'ordre du feu roi. avant que la charge eût été donnée à Alibée. Quand les ennemis d'Alibée virent qu'ils ne pouvoient plus se servir de ce prétexte pour le perdre, ils conseillèrent à Schah- Sephi de lui commander de faire dans quinze jours un inventaire exact de tous les meubles précieux dont il étoit chargé. Au bout de quinze jours il demanda lui-même à voir toutes choses. Alibée lui ouvrit toutes les portes et lui montra tout ce qu'il avoit en garde. Rien n'y manquoit, tout étoit propre, bien rangé et conservé avec grand soin. Le roi, bien mécompte de trouver partout tant d'ordre et d'exactitude, étoit presque revenu en faveur d'Alibée, lorsqu'il aperçut au bout d'une grande galerie pleine de meubles très-somptueux une porte de fer qui avoit trois grandes serrures. « C'est là, lui dirent à l'oreille les courtisans jaloux, qu'Alibée a caché toutes les choses précieuses qu'il vous a dérobées. » Aussitôt le roi en colère s'écria : ■ Je veux voir ce qui est au delà de cette porte. Qu'y avez-vous mis? montrez-le-moi. » A ces.

mots Alibée se jeta à ses genoux, le conjurant au nom de Dieu de ne lui ôter pas ce qu'il avoit de plus précieux sur la terre, * II n est pas iuste, disoit-il, que je perde. en un moment ce qui me reste et qui tait ma ressource, après avoir travaillé tant d'années auprès du roi votre père Otez-moi, si vous voulez, tout le reste, mais laissez-moi ceci. » Le roi ne douta point que ce ne fût un trésor mal acquis qu'Alibee avoit amassé. Il prit un ton plus haut et voulut absolument qu on ouvrit cette porte. Enfin Alibée, qui en avoit les clefs, l'ouvrit lui-même. On ne trouva que la houlette , la flûte et l'habit de berger qu Alibée avoit porté autrefois et qu'il revoyoit souvent avec joie, de peur d oublier sa première condition, « Voilà, dit-il, ô grand roi, les précieux restes de mon ancien bonheur; ni la fortune ni votre puissance n ont pu me les Ôter. Voilà mon trésor que je garde pour m'enrichir quand vous m'aurez fait pauvre. Reprenez tout le reste, laissez-moi ces chers gages de mon premier état. Les voilà, mes vrais biens qui ne me manqueront jamais Les voilà, ces biens simples, innocents, toujours doux à ceux qui savent se contenter du nécessaire et ne se tourmenter point du superflu. Les voilà, ces biens dont la liberté et la sûreté sont les fruits. Les voilà, ces biens qui ne m'ont jamais donné un momentd embarras. O chers instruments d'une vie simple et heureuse! je n aime que vous, c'est avec vous que je veux vivre et mourir. Pourquoi faut-il que tant d'autres biens trompeurs soient venus me tromper et troubler 1p repos de ma vie? Je vous les rends, grand roi, toutes ces richesses qui me viennent de votre libéralité; je ne garde que ce que j avois quand le roi votre père vint, par ses grâces, me ^\\^™^. Le roi , entendant ces paroles, comprit l'innocence d Al.bee et étant indigné contre les courtisans qui l'avoient voulu perdre il les chassa d'auprès de lui. Alibée devint son principal officier et fut chargé des affaires les plus secrètes; mais il revoyoit tous ies jours sa houlette sa flûte et son ancien habit, qu'il tenoit toujours prêts dans son trésor pour les reprendre dès que la fortune inconstante troublero.t sa faveur. Il mourut dans une extrême vieillesse, sans avoir jamais voulu ni faire punir ses ennemis, ni amasser aucun bien, et ne laissant à ses parents que de quoi vivre dans la condition des bergers, qu il crut toujours la plus sûre et la plus heureuse.

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