‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 28 sur 236 · Lutte de Fénelon et de Bossuet · texte numérisé non relu

Lutte de Fénelon et de Bossuet

Ceux qui ne connaissent pas l'extrême difficulté de s'entendre en ces matières délicates, croiraient que toute polémique est impossible après ces articles si précis, rédigés par un maître tel que Bossuet, revus par un esprit aussi délicat et aussi subtil que Fénelon, où la nécessité des actes répétés et distincts est si clairement établie, qui définissent avec tant de soin les conditions du pur amour, et qui indiquent si bien et si fermement les dangers des voies extraordinaires. Il sembla d'abord en effet que la querelle était apaisée. Les deux évêques de Meaux et de Châlons, de retour dans leurs diocèses, publièrent les articles d'Ivry, en y joignant la condamnation des ouvrages de Molinos, du P. Lacombe et de Mme Guyon. Quelques jouis après ils revinrent à Paris pour le sacre de Fénelon, qui eut lieu le 10 juin 1695. Le 1er juillet, Bossuet reçut un acte de soumission de Mme Guyon, qui était encore à la Visitation de Meaux, et il lui donna un certificat où il approuvait pleinement sa conduite, ses intentions et ses dispositions. Mme Guyon cependant se considérait au fond du cœur comme une victime. Après les premiers jours où elle avait fait effort d'humilité pour se soumettre, elle trouva que les articles d'Issy pouvaient s'ajuster avec ses doctrines. Elle se crut dans le cas de l'article XXXIV. Puisque les commissaires distinguaient eux-mêmes entre les commençants et les parfaits, puisqu'ils admettaient les voies extraordinaires, il lui sembla qu'on ne lui reprochait au fond que de n'être pas ce qu'elle se croyait et se sentait être. La duchesse de Mortemart l'entretenait dans ces pensées; et Mme Guyon partit tout à coup, avec elle, de la Visitation, vint à Paris, et s'y tint cachée.

On sut bientôt qu'elle avait revu le P. Lacombe, et qu'elle prêchait sa doctrine dans son ancien troupeau. Elle fut arrêtée dans une petite maison du faubourg Saint-Antoine et conduite à Vincennes, le 24 décembre 1695. Elle y fut interrogée par La Reyn-ie. On la traitait en révoltée, et les juges civils prenaient la place des commissaires ecclésiastiques. Bossuet prêcha à Saint-Cyr contre la fausse spiritualité. Fénelon sentait un orage se former contre lui, et peut-être ne savait-il oas lui-même à quel point le roi était irrité et Mme de Maintenon in-

XXVm NOTICE SUR FÉNELON.

quiète. Mme Guyon signa une nouvelle formule de soumission , que Tronson avait rédigée. Elle sortit alors de Vincennes, après une détention de huit mois. Elle fut transférée dans une petite maison de Vaugirard, où on la tint sévèrement avec deux femmes pour la servir; et on lui donna pour directeur La Chétardie, curé de Saint-Sulpice, qui plus tard succéda à l'évêque de Chartres comme directeur de Mme de Maintenon.

Bossuet, averti par la conduite de Mme Guyon, par le silence embarrassé de Fénelon, et parles propos de leurs adhérents, résolut de frapper un grand coup. Il écrivit un ouvrage destiné à mettre en évidence les erreurs des faux mystiques: il se crut certain de mettre l'opinion publique de son côté; et pour réduire Fénelon au silence, il lui demanda de l'approuver. Fénelon le lui promit avant de l'avoir lu, parce qu'il compta n'y trouver que le développement des XXXIV articles. Mais quand il comprit que Bossuet ne voulait que lui arracher une véritable rétractation sous un titre spécieux, et quand il apprit l'arrestation de Mme Guyon et les mesures sévères dont elle était l'objet, il revint sur une promesse conditionnelle. 11 croyait que Bossuet voulait appesantir sur lui le poids de sa victoire. Il l'accusait d'abuser de ses confidences pour le représenter à Mme de Maintenon comme un théologien suspect, à grand peine éclairé et corrigé par l'évêque de Meaux. Il se servit même du mot de secret de confession, dont Bossuet fut justement blessé, parce qu'on pouvait et devait même lui donner un sens précis, tandis qu'il ne s'agissait que d'explications écrites, fournies spontanément par Mme Guyon. Il écrivait a Mme de Maintenon avec l'accent d'un homme profondément blessé . et qui ne réussit plus à contenir son dépit : <r Ne craignez pas que je contredise M. de Meaux; je n'en parlerai jamais que comme de mon maître, et de ses propositions (les XXXIV articles) comme de la règle de la foi. Je consens qu'il soit victorieux et qu'il m'ait ramené de toutes sortes d'égarements. » Cependant il ne poussa pas l'abnégation jusqu'à publier son approbation en tête d'un ouvrage écrit contre lui; et les Étais d'oraison parurent avec l'approbation de l'archevêque de Paris (M. de Noailles, autrefois évêque de Châlons) et celle de l'évêque de Chartres. « Quoi, disait Bossuet, M. de Cambrai va montrer que c'est pour soutenir Mme Guyon qu'il se désunit d'avec ses confrères! »

Il n'est que trop facile de faire goûter les plus grandes extravagances du mysticisme à ceux qui sont une fois entrés dans cette voie; mais il ne l'est pas moins d'accabler les mystiques sous le ridicule, quand on présente inopinément aux profanes leurs plus chères maximes. Ce sont des propositions qui sont faites pour charmer et séduire certains esprits en certains moments . et pour révolter tous les esprits de sens froid, et tous ceux qui ont besoin de se rendre compte des choses. Bossuet remonte dans son livre jusqu'à Rusbroc et Taulère, puis il descend jusquà Mme Guyon et au P. Lacombe, en passant par Falconi, Molinos et Malaval. Il est certain que les propositions qu'il accumule ressemblent moins à une doctrine qu'à de vains songes, œgri somnia.

Le fond est, comme dans tout mysticisme, l'union avec Dieu. Les

Page 1