XXXII NOTICE SUR FÉNELON
écrivit à Bossuet une lettre violente contre Fénelon, qui fut rendue publique. Cette année 1697 fut fatale à Fénelon : son livre avait été publié vers la fin de janvier; dès le mois suivant parut l'Instruction de Bossuet sur les États d'oraison. Le même mois vit l'incendie de son palais de Cambrai et de sa bibliothèque : «Il vaut mieux, dit-il, que le feu ait pris à ma maison qu'à celle d'un pauvre laboureur. » Enfin au mois d'août, il reçut du roi l'ordre de quitter la cour. On chassa de Saint-Cyr trois religieuses, suspectes de partager ses doctrines, et entre autres Mme de la Maisonfort, qui désira se retirer à Meaux, et se mettre sous la direction de Bossuet. Il y eut même une cabale pour renvoyer de la cour le duc de Beauvilliers et ie duc de Chevreuse.
Fénelon, par une lettre du 27 avril 1697, avait soumis au pape le jugement de son livre. Mais Bossuet ne voulut pas attendre la décision de Rome. Il procéda à un examen particulier avec l'évêque de Chartres et l'archevêque de Paris. L'un et l'autre aimaient Fénelon, et l'archevêque de Paris avait lu et corrigé le manuscrit: mais Bossuet ôtait son oracle. Bossuet disait de lui : ail me craint. » L'examen fait, le jugement conclu et arrêté, on invita Fénelon à prendre part aux conférences. Fénelon proposa d'exclure Bossuet, qui agissait en ennemi déclaré et ne parlait que de mauvaise doctrine, de l'Église scandalisée, de textes altérés, d"erreurs dans la foi. Et avec cela des tendresses pour le cher auteur, un tel ami, que je porte dans mes entrailles. En présence de ces dispositions, Fénebn n'avait plus d'autre espérance que Rome; il fit demander au roi la permission d'y aller pour se défendre; la réponse fut l'ordre de partir pour son diocèse, avec défense d'en sortir. Six jours auparavant (le 26 juillet 1697), le roi avait écrit au pape, de sa propre main, une lettre dictée par Bossuet, pour dénoncer les dangers du livre de M. de Cambrai, «* déjà réprouvé par un grand nombre d'évêques et de docteurs, » et pour assurer le pape que la décision du saint-siége serait fidèlement et fermement exécutée. C'était demander, ou plutôt imposer une condamnation. L'abbé de Chanterac remplaça Fénelon à Rome; Bossuet s'y fit représenter par l'abbé Bossuet, son neveu, et l'abbé Phélippeaux. Le cardinal de Bouillon, qui venait d'être chargé de* affaires de France à Rome, inclinait ouvertement pour Fénelon. Celui-ci, en arrivant dans son diocèse, publia un mandement explicatif à la suite duquel il mit les trente-quatre articles d'Issy. Les trois prélats de leur côté publièrent leur déclaration contre son livre.
Rome nomma dix consulteurs. Le pape regrettait beaucoup que l'affaire ne pût pas être arrangée sans un jugement solennel. Il le fit dire au roi par le nonce, mais le roi était tout à Bossuet. Les écrits se multiplièrent des deux côtés. Bossuet disait qu'il y allait de toute la religion. L'archevêque de Paris et l'évêque de Chartres entrèrent aussi dans la polémique. Fénelon fut si éloquent et si pathétique qu'il ramena le public à lui, par l'admiration et la compassion; mais au point de vue de la doctrine, Bossuet était écrasant. Fénelon lui disait, dans une de ses dernières lettres : « Nous sommes, vous et moi, l'objet de la dérision des impies, et nous faisons gémir tous les gens de bien •
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que tous les autres hommes soient hommes, cela ne doit pas surprendre; mais que les ministres de Jésus-Christ, ces anges des églises, donnent au monde profane et incrédule de telles scènes, c'est ce qui demande des larmes de sang. Trop heureux si au lieu de ces guerres décrits, nous avions toujours fait le catéchisme dans nos diocèses, pour apprendre aux pauvres villageois à craindre et à aimer Dieu. »
Les examinateurs consacrèrent une année et soixante-quatre séances, de six ou sept heures chacune, à l'examen du livre des Maximes. Le cardinal Noris et le cardinal Ferrari présidèrent. Cinq commissaires votèrent constamment en faveur du livre. L'abbé Bossuet recourut à tout, à des livres publiés par des protestants, à des attaques contre les mœurs deFénelon et de Mme Guyon. Le P. Lacombe, devenu fou après dix ans de captivité, écrivit à Mme Guyon de confesser leurs fautes. On envoya la lettre à Rome. «Voilà les arguments dont nous avons le plus besoin, disait l'abbé Bossuet. Ces deux pièces feront plus d'impression que vingt démonstrations théologiques. » Par malheur pour cette belle combinaison, le P. Lacombe devint fou furieux, et on fut obligé de le mettre à Charenton , où il mourut l'année suivante.
Vers le même temps on apprit à Rome que l'abbé de Beaumont, lecteur du duc de Bourgogne, et l'abbé de Langeron, sous-précepteur, avaient été renvoyés. Le roi prenait de plus en plus parti contre Fénelon. La relation sur le quiétisme, publiée par Bossuet, courut de main en main, et fit un éclat terrible. La colère dominait de plus en plus. L'évêque de Meaux s'oubliait jusqu'à appeler Fénelon le Montan d'une nouvelle Priscille. M. de Beauvilliers fut une seconde fois sur le point de perdre sa place. Le roi y était résolu; mais il voulut prendre auparavant l'avis de l'archevêque de Paris. M. de Noailles s'honora en conseillant au roi de conserver un homme qui était le plus fidèle ami de Fénelon, et qui par sa place de ministre d'État et ses fonctions de gouverneur du jeune prince, influait sur le présent et était le maître de l'avenir.
L'abbé de Chanterac écrivit à Fénelon que la Relation sur le quiétisme ne faisait guère moins de ravages à Rome qu'à Paris. Cinq semaines après, la réponse lui parvenait à Rome : ce fut, en France et en Italie, un cri d'admiration pour une réponse si prompte, si complète, si mesurée, si pressante, si éloquente. L'effet fut tel que l'archevêque de Paris et l'évêque de Chartres en furent émus et ébranlés. Il fallut toute la vigilance de Bossuet pour empêcher un rapprochement; il répondit, mais Fénelon lui répliqua aussitôt, a Je conjure le lecteur, disait Fénelen dans sa dernière lettre, de relire patiemment votre relation avec ma réponse et vos remarques avec cette lettre; j'espère qu'il ne reconnoîtra point en moi le Monlan d'une nouvelle Priscille dont vous avez voulu effrayer l'Église. Cette comparaison vous paroît juste et modérée. Vous la justifiez en disant qu'il ne s'agissoit entre Moutan et Priscille que d'un commerce d'illusions; mais vos comparaisons tirées de l'histoire réussissent mal. Comme la docilité de Synésius ne ressembloit point à la mienne, ma prétendue illusion ne ressemble point aussi à celle de Montan. Ce fanatique avoit
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détaché de leurs maris deux femmes qui le suivoient: il les livra à une fausse inspiration, qui étoit une véritable possession de l'esprit malin et qu'il appeloit l'esprit de prophétie. Il étoit possédé lui-même, aussi bien que ces femmes, et ce fut dans un transport de fureur diabolique qui l'avoit saisi avec Maximille, qu'ils s'étranglèrent tous deux. Tel est cet homme, l'horreur de tous les siècles, auquel vous comparez votre confrère, ce cher ami de toute la vie que vous portez dans vos entrailles; et vous trouvez mauvais qu'il se plaigne d'une telle comparaison! Non, monseigneur, je ne m'en plaindrai plus, je n'en serai affligé que pour vous. Et qui est-ce qui est à plaindre, sinon celui qui se fait tant de mal à soi-même en accusant son confrère sans preuve? Dites que vous n'êtes point mon accusateur, eh me comparant à Montant Qui vous croira? Et qu'ai-je besoin de répondre? Pouviez vous jamais rien faire de plus fort pour me justifier, que de tomber dans cet excès et dans ces contradictions palpables en m'accusant? Vous faites plus pour moi que je ne pourrois faire moi-même. Mais quelle triste consolation quand on voit le scandale qui trouble la maison de Dieu et qui fait triompher tant d'hérétiques et de libertins! Quelque fin qu'un saint pontife puisse donner à cette affaire, je l'attends avec impatience, ne voulant qu'obéir, ne craignant que de me tromper, et ne cherchant que la paix. J'espère qu'on verra dans mon silence, dans ma soumission sans réserve, dans mon éloignement de tout livre et de toute personne suspecte, que le mal que vous avez voulu faire craindre est aussi chimérique que le scandale a été réel, et que les remèdes violents contre des maux imaginaires se tournent en poison. »
C'est en lisant cette réponse terrible que l'abbé Bossuet eut le malheur de dire : « C'est une bête féroce qu'il faut poursuivre, pour l'honneur de l'épiscopat et de la vérité, jusqu'à ce qu'on l'ait terrassée. Saint Augustin n'a-t-il pas poursuivi Julien jusqu'à la mort? Il faut délivrer l'Église du plus grand ennemi qu'elle ait jamais eu. »
A Rome, les commissaires terminèrent leur examen le 2-5 septembre 1698, après quinze mois de travail, par un arrêt de partage. Ainsi, selon les coutumes de l'Église , la cause de Fénelon était gagnée.