NOTICE SUR FENELON. III
par la réputation qu'il se flattoit de tirer d'eux, des dons de la fortune qui l'avoit méprisé. Il fut un temps assez considérable à s'initier, et parvint après à être des repas particuliers que quelques-uns d'entre eux faisoient alors une ou deux fois la semaine chez la duchesse de Brancas. Je ne sais s'il leur parut trop fin, ou s'il espéra mieux ailleurs qu'avec gens avec qui il n'y avoit rien à partager que des plaies, mais peu à peu sa liaison avec eux se refroidit, et à force détourner autour de Saint-Sulpice, il parvint à y en former une dont il espéra mieux. Cette société de prêtres commençoit à percer, et d'un séminaire d'une paroisse de Paris à s'étendre. L'ignorance, la petitesse des pratiques, le défaut de toutes protections, et le manque de sujets de quelque distinction en aucun genre, leur inspira une obéissance aveugle pour Rome et pour toutes ses maximes, un grand éloignement pour tout ce qui passoit pour jansénisme, et une dépendance des évèques qui les fit successivement désirer dans beaucoup de diocèses. Ils parurent un milieu très-utile aux prélats qui craignoient également la cour sur les soupçons de doctrine, et la dépendance des jésuites, qui lesmettoient sous leur joug dès qu'ils s'étoient insinués chez eux. ou les perdoient sans ressource, de manière que ces sulpiciens s'étendirent fortpromptement. Personne parmi eux qui pût entrer en comparaison sur rieu avec l'abbé de Fénelon; de sorte qu'il trouva là de quoi primera l'aise et se faire des protecteurs qui eussent intérêt à l'avancer pour en être protégés à leur tour. Sa piété qui se faisoit toute à tous, et sa doctrine qu'il forma sur la leur en abjurant tout bas tout ce qu'il avoit pu contracter d'impur parmi ceux qu'il abandonnoit, les charmes, les grâces la douceur, l'insinuation de son esprit, le rendirent un ami cher à cette congrégation nouvelle, et lui y trouva ce qu'il cherchoit depuis si longtemps, des gens à qui se rallier, et qui pussent et voulussent le porter. En attendant les occasions, il les cultivoit avec grand soin, sans toutefois être tenté de quelque chose d'aussi étroit pour ses vues que de se mettre parmi eux , et cherchant toujours à faire des connoissances et des amis. C'étoit un esprit coquet, qui, depuis les personnes les plus puissantes jusqu'à l'ouvrier et au laquais, cherchoit à être goûté et vouloit plaire , et ses talents en ce genre secondoient parfaitement ses désirs. »
La malveillance de ce jugement saute aux yeux, pour qui connaît, même en gros, la vie de Fénelon, et l'on peut dire au moins que, si le reproche d'ambition est mérité, Fénelon a été une espèce assez étrange d'ambitieux, puisqu'il a mieux aimé quitter sa situation à la cour, et se vouer à la disgrâce et à la persécution, que de renoncer à ses opinions et à ses amitiés. Le duc de Saint-Simon, qui revient souvent sur Fénelon, et plusieurs fois pour le combler d'éloges, semble toujours le louer malgré lui. Cette aigreur et cette ignorance se comprennent difficilement quand on songe qu'ils étaient l'un et l'autre dans la plus étroite intimité des ducs de Beauvilliers et de Chevreuse. Il s'en faut tellement que Fénelon ait cultivé tour à tour les jésuites et les jansénistes avant de se jeter à Saint-Sulpice, qu'il entra à Saint-Sulpice au sortir même du collège, et resta étroitement uni, dans la faveur et