NOTICE SUR FENELON. XLIX
Fénelon, le fit saisir. Il en courut des exemplaires imparfaits, et l'imprimeur vendit quelques copies manuscrites de la fin. C'est sans doute d'après une de ces copies qu'Adrien Moetjens, libraire à la Haye, fit l'édition incorrecte de 1699. Le succès fut immense et la colère du roi tout à fait incroyable. Il se plaignit de chimères et d'ingratitude, le? deux choses qu'il avait le plus en horreur. Mme de Maintenon ne fut pas moins irritée. Bossuet déclara que c'était un livre peu sérieux et peu digne d'un évêque. Seize ans après la publication, quand M. de Boze succéda à Fénelon à l'Académie française, ni lui ni Dacier le directeur n'osèrent prononcer le nom de Télémaque. Ce nom était pourtant dans toutes les bouches. Il n'y avait point eu auparavant d'exemple d'une pareille popularité. La première édition correcte est de 1716.
Fénelon était obligé de ne point écrire à ses amis, de peur de leur nuire. Il n'écrivait pour ainsi dire jamais à Tronson. Il prenait des mesures pour cacher sa correspondance avec les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse. Il ne communiquait que par eux avec le duc de Bourgogne. On demanda pour lui, à son insu, la permission d'aller à Paris voir Mme de Chevry, sa nièce, qui se mourait. Le roi répondit par un refus formel. Rien ne lassait la patience de Fénelon, qui ne se plaignit pas une seule fois. Pendant longues années, nul n'osa se rendre à Cambrai en allant à l'armée de Flandre. Cela changea après la mort de Monseigneur, quand les courtisans crurent voir l'aurore d'un nouveau règne où l'archevêque serait tor.t-puissant. Le duc de Bourgogne lui-même n'osa pas voir Fénelon, quand il fut commander en Flandre, sans en demander la permission. Il ne le vit que des instants, debout, jamais en particulier. Il lui parla presque froidement, quoiqu'il l'aimât avec tendresse. Il se consola en lui écrivant avec la plus entière confiance, pendant ces deux campagnes dont la seconde fut si triste. Fénelon lui parlait comme un père à son enfant. Il ne se peut rien de plus affectueux ni de plus ferme. Il avait tous les talents du courtisan, mais il n'en avait point l'âme. Il ne savait ni flatter, ni mentir, ni manquer à un devoir. C'était un homme, c'était un évêque.
Sa maison était toujours ouverte pour l'hospitalité îa plus complète, la plus noble, la moins fastueuse. On y sentait le grand seigneur et révoque. Il dînait avec ses hôtes, et laissait à la conversation la plus grande liberté sans licence. Il prenait part à ce qu'on disait avec grâce et politesse, quelquefois même avec une sorte d'enjouement mesuré, sous lequel on apercevait l'esprit méditatif, qui se communique sans se livrer. Tout son temps était pris par le travail. D'une frugalité extrême, qui expliquait sa maigreur et l'excessive pâleur de son teint, il vivait parmi ses prêtres, dans un cercle assez étroit, ne prenant d'autres récréations que de longues promenades à pied qui étaient son exercice favori. Il administrait tout par lui-même, suffisait à sa correspondance, à ses nombreux écrits, à la direction de son troupeau de Paris, à tous les devoirs de l'épiscopat, qu'il remplissait en personne au milieu de difficultés insurmontables pour tout autre, dans un diocèse très-peu de temps auparavant espagnol, actuellement encore di-
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visé entre ces deux pays, plein de huguenots et de jansénistes, et dont le clergé ne goûtait pas ses théories sur le quiétisme; et malgré cela il suffisait à tout, sans trouble, sans embarras, se jouant des difficultés, trouvant du temps pour chaque chose, toujours prêt à recevoir et à écouter, même en confession, le premier venu. Il prêchait fréquemment, sans autre préparation que quelques notes très-courtes. Il était .assidu à son séminaire, qu'il aurait mis dans les mains de la congrégation de Saint-Sulpice si Tronson, harcelé de demandes, avait pu lui envoyer des maîtres. Il y donnait chaque semaine une conférence. Il faisait exactement ses tournées pastorales, quoique son diocèse fût très-vaste; la fatigue lui était inconnue; il n'y avait pas pour lui de petites fonctions. Il entrait souvent chez les paysans; il en était adoré. Malgré ses libéralités continuelles, ses affaires étaient entretenues dans le plus grand ordre. Il ne perdait rien et il donnait tout. Il ne laissa à sa mort ni dettes ni fortune.
Il n'était pas moins assidu X ses dt-vôirs de métropolitain. On a vu ce qu'il eut à souffrir de l'évêque de Saint-Omer. Cela ne l'empêcha pas, au commencement de 1708, quand la garnison de Saint-Omer menaça de se soulever pour obtenir l'arriéré de sa solde, de la payer de ses deniers, afin d'éviter un soulèvement qui aurait été fatal à l'évêque. Dans une autre occasion . il soutint de son amitié et de ses conseils l'évêque de Tournai, son suffragant, chassé de son siège parles Espagnols. Personne ne savait mieux que lui conseiller le devoir et le courage, et personne plus que lui n'en avait le droit.
Il se surpassa dans l'hiver de 1709. La rigueur du ciel et la guerre avaient détruit les moissons. Les laboureurs manquaient de pain comme les soldats. Fénelon seul avait du grain, parce que les ennemis, par respect pour sa gloire, avaient épargné ses propriétés. Le duc de Marlborough alla jusqu'à lui faire rapporter ses blés. Fénelon les donna pour nourrir l'armée, sans vouloir fixer lui-même aucun prix. Il écrivait au duc de Chevreuse : « Je voudrais servir de mon argent et de mon sang. »
Après la bataille de Malplaquet, les- hôpitaux manquèrent pour la grande quantité de blessés. Fénelon fit de son palais un hôpital. Il donna tout ce qu'il avait: linge, provisions, argent, domestiques. Luimême se prodigua jour et nuit, visitant les malades avec les médecins, les encourageant, les exhortant, sans penser à soi-même un moment, supérieur au dégoût et à la fatigue, avec une ignorance de son mérite, une abnégation, une simplicité qui remplit toute l'armée et toute la France d'admiration. Jamais un plus grand ordre dans une plus grande multitude, pour toutes les dépenses à propos, les bouillons, les remèdes, les logements. Il donnait ordre à tout sans qu'il y parût, toujours sur pied, toujours au chevet des malades, et avec une douceur, une bienveillance, une attention à contenter tout le monde, qu'on ne pouvait se lasser d'applaudir et de bénir.
Il avait auprès de lui, outre son neveu, l'abbé de Beaumont, un de ses petits-neveux dont il était rx>mme le père. Il l'éleva, l'aima, mais ne demand* ornais rien pour lui et ne laissa rien à sa famille, oe