LIVRE IV
111e sourit en les voyant et cacha sous une apparence de joie la crainte et l'inquiétude qui troubloient son cœur; car elle prévoyoit que Télémaque, conduit par Mentor, lui échapperoit de même qu'Ulysse. « Hâtez-vous, dit-elle, mon cher Télémaque, de satisfaire ma curiosité ; j'ai cru pendant toute la nuit vous voir partir de Phénicie et chercher une nouvelle destinée dans i'île de Chypre. Dites-nous donc quel fut ce voyage et ne perdons pas un moment. » Alors on s'assit sur l'herbe semée de violettes, à l'ombre d'un bocage épais.
Calypso ne pouvoit s'empêcher de jeter sans cesse des regards tendres et passionnés sur Télémaque, et de voir avec indignation que Mentor observoit jusqu'au moindre mouvement de ses yeux. Cependant toutes les nymphes en silence se penchoient pour prêter l'oreille et faisoient une espèce de demi-cercle pour mieux voir et pour mieux écouter : les yeux de toute l'assemblée étoient immobiles et attachés sur le jeune homme. Télémaque, baissant les yeux et rougissant avec beaucoup de grâce, reprit ainsi la suite de son histoire :
A peine le doux souffle d'un vent favorable avoit rempli nos voiles, que la terre de Phénicie disparut à nos yeux. Comme j'étois avec les Chypriens, dont fignorois les mœurs, je résolus de me taire, de remarquer tout et d'observer toutes les règles de la discrétion pour gagner leur estime. Mais pendant mon silence un sommeil doux et puissant vint me saisir : mes sens étoient liés et suspendus; je goûtois une paix et une joie profonde qui enivroient mon cœur.
Tout à coup je crus voir Vénus qui fendoit les nues dans son char volant conduit par deux colombes. Elle avoit cette éclatante beauté, cette vive jeunesse, ces grâces tendres qui parurent en elle quand elle sortit de l'écume de l'Océan et qu'elle éblouit les yeux de Jupiter même. Elle descendit tout à coup d'un vol rapide jusqu'auprès de moi. me mit en souriant la main sur l'épaule, et, me nommant par mon nom, prononça ces paroles : a Jeune Grec, tu vas entrer dans mon empire, tu arriveras bientôt dans cette lie fortunée où les plaisirs, les ris et les jeux folâtres naissent sous mes pas. Là, tu brûleras des parfums sur mes autels; là, je te plongerai dans un fleuve de délices. Ouvre ton cœur aux plus douces espérances et garde-toi bien de résister à la plus puissante de toutes les déesses, qui veut te rendre heureux. »
En même temps j'aperçus l'enfant Cupidon, dont les petites ailes s'agitant le faisoient voler autour de sa mère. Quoiqu'il eut sur son visage la tendresse, les grâces et l'enjouement de l'enfance, il avoit je ne sais quoi dans ses yeux perçants qui me faisoit peur. Il rioit en me regardant; son ris étoit malin, moqueur et cruel. Il tirade son carquois d'or la plus aiguë de ses flèches, il banda son arc et elle alloit me percer, quand Minerve se montra soudainement pour- me couvrir de son égide. Le visage de cette déesse n'avoit point cette beauté molle et cette langueur passionnée que j'avois remarquée dans le visage et dans la posture de Vénus. C'étoit au contraire une beauté simple, négligée, modeste; tout étoit grave, vigoureux, noble, plein de force et de majesté. La flèche de Cupidon. ne pouvant percer l'égide, tomba uar
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terre. Cupidon, indigné, en soupira amèrement; il eut honte de se voir vaincu. « Loin d'ici, s'écria Minerve, loin d'ici, téméraire enfant tu ne vaincras que des âmes lâches, qui aiment mieux tes honteul plaisirs que la sagesse, la vertu et la gloire. » A ces mots, l'Amour irrité s'envola et Vénus remonta vers l'Olympe ; je vis longtemps sof char avec ses deux colombes dans une nuée d'or et d'azur; puis elle disparut. En baissant les yeux vers la terre, je ne retrouvai plus Minerve.
11 me sembla que j'étois transporté dans un jardin délicieux, tel qu'on dépeint les champs Élysées. En ce lieu je reconnus Mentor, qui me dit : ■ Fuyez cette cruelle terre, cette île empestée, où l'on ne respire que la volupté. La vertu la plus courageuse y doit trembler et ne peut se sauver qu'en fuyant.» Dès que je le vis, je voulus me jeter à son cou pour l'embrasser; mais je sentois que mes pieds ne pouvoient se mouvoir, que mes genoux se déroboient sous moi et que mes mains, s'efforçant de saisir Mentor, cherchoient une ombre vaine qui m'échappoit toujours. Dans cet effort, je m'éveillai, et je sentis que ce songe étoit un avertissement divin. Je me sentis plein de courage contre les plaisirs et de défiance contre moi-même pour détester la vie molle des Chypriens. Mais ce qui me perça le cœur fut que je crus que Mentor avoit perdu la vie, et qu'ayant passé les ondes du Styx, il habitoit l'heureux séjour des âmes justes.
Cette pensée me fît répandre un torrent de larmes. On me demanda pourquoi je pleurois. a Les larmes, répondis-je, ne conviennent que trop à un malheureux étranger qui erre sans espérance de revoir sa patrie. » Cependant tous les Chypriens qui étoient dans le vaisseau s'abandonnoient à une folle joie. Les rameurs, ennemis du travail, s'endormoient sur leurs rames; le pilote, couronné de fleurs, laissoit le gouvernail et tenoit dans sa main une grande cruche de vin qu'il avoit presque vidée : lui et tous les autres, troublés par la fureur de Bacchus, chantoient en l'honneur de Vénus et de Cupidon des vers qui dévoient faire horreur à tous ceux qui aiment la vertu.
Pendant qu'ils oublioient ainsi les dangers de la mer, une soudaine tempête troubla le ciel et la mer. Les vents déchaînés mugissoient avec fureur dans les voiles; les ombres noires battoient les flancs du navire, qui gémissait sous leurs coups. Tantôt nous montions sur le dos des vagues enflées; tantôt la mer sembloit se dérober sous le navire et nous précipiter dans l'abîme. Nous apercevions auprès de nous des rochers contre lesquels les flots irrités se brisoient avec un bruit horrible. Alors je compris par expérience ce que j'avois souvent ouï dire à Mentor; que les hommes mous et abandonnés aux plaisirs manquent de courage dans les dangers. Tous nos Chypriens, abattus, pleuroient comme des'femmes: je n'entenlois que des cris pitoyables, que des regrets sur les délices de la vie, que de vaines promesses aux dieux pour leur faire des sacrifices si on pouvoit arriver au port. Personne ne conservoit assez de présence d'esprit ni pour ordonner les manœuvres ni pour les faire. Il me parut que je devois, en sauvant ma vie, sauver celle des autres. Je pris le gouvernail en main, parce que le pi-