‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 72 sur 236 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

lote, troublé par le vin comme une bacchante, étoit hors d'état de connoître le danger du vaisseau : j'encourageai les matelots effrayés, je leur fis abaisser les voiles : ils ramèrent vigoureusement; nous passâmes au travers desécueils et nous vîmes de près toutes les horreurs de la mort.

Cette aventure parut comme on sunge à tous ceux qui me dévoient la conservation de leur vie; ils me regardoient avec étonnement. Nous arrivâmes dans l'Ile de Chypre au mois du printemps qui est consacré

Vénus. Cette saison, disent les Chypriens, convient à cette déesse; *ar elle semble ranimer toute la nature et faire naître les plaisirs comme les fleurs.

En arrivant dans l'Ile, je sentis un air doux qui rendoit les corps lâches et paresseux, mais qui inspiroit une humeur enjouée et folâtre. Je remarquai que la campagne, naturellement fertile et agréable, étoit presque inculte, tant les habitants étoient ennemis du travail. Je vis de tous côtés des femmes et des jeunes filles vainement parées, qui alloient, en chantant les louanges de Vénus, se dévouer à son temple. La beauté, les grâces, la joie, les plaisirs éclatoient également sur leur visage; mais les grâces y étoient affectées: on n'y voyoit point une noble simplicité et une pudeur aimable qui fait le plus grand charme de la beauté. L'air de mollesse, l'art de composer leurs visages, leur parure vaine, leur démarche languissante, leurs regards qui sembloient chercher ceux des hommes, leur jalousie entre elles pour allumer de grandes passions; en un mot, tout ce que je voyois dans ces femmes me sembloit vil et méprisaMe; à force de vouloir plaire, elles me dégoûtaient.

On me conduisit au temple de la déesse : elle en a plusieurs dans cette île; car elle est particulièrement adorée à Cythère, à Idalie et à Paphos. C'est à Cythère que je fus conduit. Le temple est tout de marbre. C'est un parfait péristyle ; les colonnes sont d'une grosseur et d'une hauteur qui rendent cet édifice très-majestueux; au dessus de l'architrave et de la frise sont à chaque face de grands frontons, où l'on voit en bas-reliefs toutes les plus agréables aventures de la déesse. A la porte du temple est sans cesse une foule de peuples qui viennent faire leurs offrandes. On n'égorge jamais dans l'enceinte du lieu sacré aucune victime; on n'y brûle point, comme ailleurs, la graisse des génisses et des taureaux ; on ne répand jamais leur sang; on présente seulement devant l'autel les bêtes qu'on offre, et on n'en peut offrir aucune qui ne soit jeune, blanche, sans défaut et sans tache. On les couvre de bandelettes de pourpre brodées d'or; leurs cornes sont do ré^s et ornées de bouquets des fleurs les plus odoriférantes. Après qu'elles ont été présentées devant l'autel, on les renv( ie dans un ieu écarté, où elles sont égorgées pour les festins des irêtres de la déesse.

On offre aussi toutes sortes de liqueurs parfumées et du vin plus doux que le nectar. Les prêtres sont revêtus de longues robes blanches, avec des ceintures d'or et des franges de même au bas de leurs robes. On brûle nuit et )our, sur les autels, les parfums les plus exauis de

l'Orient, et ils forment une espèce de nuage qui monte vers le ciel. Toutes les colonnes du temple sont ornées de festons pendants; tous les vases qui servent aux sacrifices sont d'or. Un bois sacré de myrtes environne 'e bâtiment. Il n'y a que de jeunes garçons et de jeunes filles d'une rare beauté qui puissent présenter les victimes aux prêtres, et qui osent allumer le feu des autels. Mais l'impudence et la dissolution déshonorent un temple si magnifique.

D'abord, j'eus horreur de tout ce que je voyois: mais insensiblement je commençois à m'y accoutumer. Le vice ne m'effrayoit plus; toutes les compagnies m'inspiroient je ne sais quelle inclination poui le désordre : on se moquoit de mon innocence, ma retenue et ma pudeur servoient de jouet à ces peuples effrontés. On n'oublioit rien pour exciter toutes mes passions, pour me tendre des pièges et pour réveiller en moi le goût des plaisirs. Je me sentois affoiblir tous les jours; la bonne éducation que j'avois reçue ne me soutenoit presque plus; toutes mes bonnes résolutions s'évanouissoient. Je ne me sentois plus la force de résister au mal qui me pressoit de tous côtés; j'avais même une mauvaise honte de la vertu. J'étois comme un homme qui nage dans une rivière profonde et rapide : d'abord il fend les eaux, et remonte contre le torrent; mais si les bords sont escarpés, et s'il ne peut se reposer sur le rivage, il se lasse enfin peu à peu; sa force l'abandonne, ses membres épuisés s'engourdissent, et le cours du fleuve l'entraîne. Ainsi mes yeux commençoient à s'obscurcir, mon cœur tomboit en défaillance; je ne pouvois plus rappeler ni ma raison ni le souvenir des vertus de mon père. Le songe où je croyois avoir vu le sage Mentor descendre aux champs Éiysées achevoit de me décourager : une secrète et douce langueur s'emparoit de moi; j'aimoisdéjà le poison flatteur qui se glissoit de veine en veine, et qui pénétroit jusqu'à la moelle de mes os. Je poussois néanmoins encore de profonds soupirs, je versois des larmes amères; je rugissois comme un lion dans ma fureur. « 0 malheureuse jeunesse, disois-je; odieux qui vous jouez cruellement des hommes, pourquoi les faites-vous passer par cet âge, qui est un temps de folie et de fièvre ardente? Oh! que ne suis-je couvert de cheveux blancs, courbé et proche du tombeau, comme Laërle mon aïeul ! La mort me seroit plus douce que la foiblesse honteuse où je me vois. »

A peine avois-je ainsi parlé que ma douleur s'adoucissoit, et que mon cœur, enivré d'une folle passion, secouoit presque toute pudeur; puis je me voyois replongé dans un abîme de remords. Pendant ce trouble, je courois errant çà et là dans le sacré bocage, semblable à une biche qu'un chasseur a blessée : elle court au travers des vaste» forêts pour soulager sa douleur; mais la flèche qui l'a percée dans le flanc la suit partout; elle porte partout avec elle le trait meurtrier. Ainsi je courois en vain pour m'oubiier moi-même, et ::en n'adoucissoit la plaie de mon cœur.

En ce moment j'aperçus assez loin de moi, dans l'ombre épaisse de ce bois, la figure du sage Mentor; mais son visage me parut si pâle, si triste et si austère, que je ne y ntir 3ucune joie. « Est-ce donc

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