LIVRE IV
jes Grecs; et d'ailleurs la prompte renommée a fait entendre son nom Hous les peuples de l'Orient. Suivez-moi. fils d'Ulysse; je serai votre Dère jusqu'à ce que vous ayez retrouvé cdui qui vous a donné la vie. 3uand même je ne serois pas touché de la gloire de votre père, de ses malheurs et des vôtres, l'amitié que j'ai pour Mentor m'engageroit à prendre soin de vous. Il est vrai que je l'ai acheté comme esclave ; mais je le garde comme un ami fidèle ; l'argent qu'il m'a coûté m'a acquis le plus cher et le plus précieux ami que j'aie sur la terre. J'ai trouvé en lui la sagesse; je lui dois tout ce que j'ai d'amour pour la vertu. Dès ce moment il est libre; vous le serez aussi : je ne vous demande, à l'un et à l'autre, que votre cœur. »
En un instant je passai de la plus amère douleur à la plus vive joie que les mortels puissent sentir. Je me voyois sauvé d'un horrible danger; je m'approchois de mon pays; je trouvois un secours pour y retourner; je goùtois la consolation d'être auprès d'un homme qui m'aimoit déjà par le pur amour de la vertu; enfin, je retrouvois tout, en retrouvant Mentor pour ne plus le quitter.
Hazaël s'avance sur le sahle du rivage : nous le suivons; on entre dans le vaisseau; les rameurs fendent les ondes paisibles; un zéphyr léger se joue de nos voiles, il anime tout le vaisseau et lui donne un doux mouvement. L'île de Chypre disparoît bientôt. Hazaël, qui avoit impatience de connoître mes sentiments, me demanda ce que je pensois des mœurs de cette île. Je lui dis ingénument en quel danger ma jeunesse avoit été exposée, et le combat que j'avois souffert au dedans de moi. Il fut touché de mon horreur pour le vice, et dit ces paroles : 0 Vénus, je reconnois votre puissance et celle de votre fils : j'ai brûlé de l'encens sur vos autels; mais souffrez que je déteste l'infâme mollesse des habi'^nts de votre île, et l'impudence brutale avec laquelle ils célèbrent vos fêtes.
Ensuite il s'entretenoit avec Mentor de cette première puissance qui a formé le ciel et la terre; de cette lumière simple, infinie et immuable, qui se donne à tous sans se partager; de cette vérité souveraine et universelle qui éclaire tous les esprits, comme le soleil éclaire tous les corps. «Celui, ajoutoit-il, qui n'a jamais vu cette lumière pure est aveugle comme un aveugle-né : il passe sa vie dans une profonda nuit, comme les peuples que le soleil n'éclaire point pendant plusieurs mois de l'année; il croit être sage, et il est insensé; il croit tout voir., et il ne voit rien; il meurt n'ayant jamais rien vu; tout au plus il aperçoit de sombres et fausses lueurs, de vaines ombres, des fantômes qui n'ont rien de réel. Ainsi sont tous les hommes entraînés par le plaisir des sens et par le charme de l'imagination. Il n'y a point sur la terre de véritables hommes, excepté ceux qui consultent, qui aiment, qui suivent cette raison éternelle : c'est elle qui nous inspire quand nous pensons bien; c'est elle qui nous reprend quand nous pensons ma!. Nous ne tenons pas moins d'elle la raison que la vie. Elle est comme un grand océan de lumière; nos esprits sont comme de petits ruisseaux qui en sortent, et qui y retournent pour s'y perdre. »
Quoique je ne comprisse point encore parfaitement la profonde sa-
gesse de ces discours, je ne laissois pas d'y goûter je ne sais quoi de pur et de sublime : mon cœur en étoit échauffé, et la vérité me sembloit reluire dans toutes ces paroles. Ils continuèrent à parler de l'origine des dieux, des héros, des poètes, de l'âge d'or, du déluge, des premières histoires du genre humain, du fleuve d'oubli où se plongent les âmes des morts, des peines éternelles préparées aux impies dans le gouffre noir du Tartare, et de cette heureuse paix dont jouissent les îustes dans les champs Élysées, sans crainte de pouvoir la perdre.
Pendant qu'Hazaël et Mentor parloient, nous aperçûmes des dauphins couverts d'une écaille qui paroissoit d'or et d'azur. En se jouant, ils soulevoient les flots avec beaucoup d'écume. Après eux venoient les Tritons, qui sonnoient de la trompette avec leurs conques recourbées. Ils environnoient le char d'Amphitrite, traîné par des chevaux marins plus blancs que la neige, et qui, fendant l'onde salée, laissoient loin derrière eux un vaste sillon dans la mer. Leurs yeux étoient enflammés, et leurs bouches étoient fumantes. Le char de la déesse étoit une conque d'une. merveilleuse figure; elle étoit d'une blancheur plus éclatante que l'ivoire, et les roues étoient d'or. Ce char sembloit voler sur la face des eaux paisibles. Une troupe de nymphes couronnées de fleurs nageoient en foule derrière le char; leurs beaux cheveux pendoient sur leurs épaules, et flottoient au gré du vent. La déesse tenoit d'une main un sceptre d'or pour commander aux vagues, et de l'autre elle portoit sur ses genoux le petit dieu Palémon son fils, pendant à sa mamelle. Elle avoit un visage serein et une douce majesté qui faisoit fuir les tents séditieux et toutes les noires tempêtes. Les Tritons conduisoient les chevaux et tenoient les rênes dorées. Une grande voile de pourpre flottoit dans l'air au-dessus du char; elle étoit à demi en* fiée par le souffle d'une multitude de petits zéphyrs qui s'efforçoien. de la pousser par leurs haleines. On voyoit au milieu des airs Êcfc empressé, inquiet et ardent. Son visage ridé et chagrin, sa voix me> naçante, ses sourcils épais et pendants, ses yeux pleins d'un feu son? bre et austère, tenoient en silence les fiers Aquilons, et repoussoiei* tous les nuages. Les immenses baleines et tous les monstres marins, faisant avec leurs narines un flux et reflux de l'onde amère, sortoient à la hâte de leurs grottes profondes, pour voir la déesse.