‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 73 sur 236 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

vous, rn'écriai-je, ô mon cher ami, mon unique espéranee ? est-ce vous V Quoi donc! est-ce vous-même? une image trompeuse ne vient-elle point abuser mes yeux? est-ce vous, Mentor? n'est-ce point votre ombre, encore sensible à mes maux? n'êtes-vous point au rang des âmes heureuses qui jouissent de leur vertu, et à qui les dieux donnent des plaisirs purs dans une éternelle paix aux champs Élysées? Parlez, Mentor; rivez- vous encore? Suis-je assez heureux pour vous posséder? ou bien n'est-ce qu'une ombre de mon ami''? » En disant ces paroles, je courois vers lui tout transporté, jusqu'à perdre la respiration; il m'attendoit tranquillement sans faire un pas vers moi. O dieux, vous le savez . quelle fut ma joie quand je sentis que mes mains letouchoiept! «Non, ce n'est pas une vaine ombre! je le tiens, je l'embrasse, mon cher Mentor! » C'est ainsi que je m'écriai. J'arrosai son visage d'un torrent de larmes; je demeurois attaché à son cou sans pouvoir parler. Il me regardoit tristement avec des yeux pleins d'une tendre compassion.

Enfin je lui dis : a Hélas! d'où venez-vous? en quels dangers ne m'avez-vous point laissé pendant votre absence! et que ferois-je maintenant sans vous?» Mais, sans répondre à mes questions: a Fuyez! me dit-il d'un ton terrible; fuyez! hâtez- vous de fuir! Ici la terre ne porte pour fruit que du poison; l'air qu'on respire est empesté; les hommes contagieux ne se parlent que pour se communiquer un venin mortel. La volupté lâche et infâme, qui est le plus horrible des maux sortis de la boîte de Pandore, amollit tous les cœurs et ne souffre ici aucune vertu. Fuyez! que tardez-vous? ne regardez pas même derrière vous en fuyant; effacez jusqu'au moindre souvenir de cette île exécrable. »

Il dit, et aussitôt je sentis comme un nuage épais qui se dissipoit sur mes yeux, et qui me laissoit voir la pure lumière : une joie douce et pleine d'un ferme courage renaissoit dans mon cœur. Cette joie étoit bien différente de cette autre joie molle et folâtre dont mes sens avoient été d'abord empoisonnés : l'une est une joie d'ivresse et de trouble, qui est entrecoupée de passions furieuses et de cuisants remords; l'autre est une joie de raison, qui a quelque chose de bienheureux et de céleste; elle est toujours pure et égale; rien ne peut l'épuiser; plus on s'y plonge, plus elle est douce; elle ravit l'âme sans la troubler. Alors je versai des larmes de joie, et je trouvois que rien n'étoit si doux que de pleurer ainsi. oO heureux, disois-je, les hommes à qui la vertu se montre dans toute sa beauté! peut-on la voir sans l'aimer? peut-on raimer sans être heureux? »

Mentor me dit : « II faut que je vous quitte ; je pars dans ce moment ; î ne m'est pas permis de m'arrêter. — Où allez-vous donc? lui répondise : en quelle terre inhabitable ne vous suivi ai-je point? Ne croyez pas pouvoir m'échapper : je mourrai plutôt sur vos pas. » En disant ces paroles, je le tenois serré de toute ma force, a C'est en vain, me dit-il, que vous espérez de me retenir. Le cruel Métophis me vendit à des Éthiopiens ou Arabes. Ceux-ci, étant allés à Damas en Syrie pour leur commerce, voulurent se défaire de moi, croyant en tirer une grande somme d'un nommé Hazaël, qui cherchoit un esclave grec pour connoître les mœurs de la Grèce, et pour s'instruire de nos sciences.

o En effet, Hazaël m'acheta chèrement. Ce que je lui ai appris de nos mœurs lui a donné la curiosité de passer dans l'île de Crète pour étudier les sages lois de Minos. Pendant notre navigation, les vents nous ont contraints de relâcher dans l'île de Chypre. En attendant un vent favorable, il est venu faire ses offrandes au temple : le voilà qui en sort ; les vents nous appellent; déjà nos voiles s'enflent. Adieu, cher Télémaque : un esclave qui craint les dieux doit suivre fidèlement son maître Les dieux ne me permettent plus d'être à moi : si j'étois à moi, ils le savent, je ne serois plus qu'à vous seul. Adieu, souvenez-vous des travaux d'Ulysse et des larmes de Pénélope; souvenez -vous des justes dieux. O dieux, protecteurs de l'innocence, en quelle terre suis-je contraint de laisser Télémaque !

— Non, non, lui dis-je, mon cher Mentor, il ne dépendra pas de vous de me laisser ici : plutôt mourir que de vous voir partir sans moi. Ce maître syrien est-il impitoyable? est-ce une tigresse dont il a sucé les mamelles dans son enfance? voudra-t-il vous arracher d'entre mes bras? Il faut qu'il me donne la mort, ou qu'il souffre que je vous suive. Vous m'exhortez vous-même à fuir, et vous ne voulez pas que je fuie en suivant vos pas! je vais parler à Hazaël; il aura peut-être pitié de ma jeunesse et de mes larmes : puisqu'il aime la sagesse, et qu'il va si loin la chercher, il ne peut point avoir un cœur féroce et insensible. Je me jetterai à ses pieds, j'embrasserai ses genoux, je ne le laisserai point aller qu'il ne m'ait accordé de vous suivre. Mon cher Mentor, je me ferai esclave avec vous; je lui offrirai de me donner à lui : s'il me refuse," c'est fait de moi, je me délivrerai de la vie.

Dans ce moment Hazaël appela Mentor; je me prosternai devant lui. 11 fut surpris de voir un inconnu en cette posture, a Que voulez-vous? me dit-il. — La vie, répondis-je : car je ne puis vivre si vous ne souffrez que je suive Mentor, qui est à ïous. Je suis le fils du grand Ulysse, le pius sage des rois de la Grèce qui ont renversé la superbe ville de Troie, fameuse dans toute l'Asie. Je ne vous dis point ma naissance pour me vanter, mais seulement pour vous inspirer quelque pitié de mes malheurs. J'ai cherché mon père par toutes les mers, ayant avec moi cet homme, qui étoit pour moi un autre père. La fortune, pour somble de maux, me Ta enlevé ; elle l'a fait votre esclave : souffrez que je le sois aussi. S'il est vrai que vous aimiez la justice, et que vous alliez en Crète pour apprendre les lois du bon roi Minos, n'endurcissez point votre cœur contre mes soupirs et contre mes larmes. Vous voyez le fils d'un roi qui est réduit à demander la servitude comme son unique ressource. Autrefois j'ai voulu mourir en Sicile pour éviter l'esclavage; mais mes premiers malheurs n'étoient que de foibles essais des outrages de la fortune : maintenant je crains de ne pouvoir être reçu parmi vos esclaves. O dieux, voyez mes maux, ô Hazaël, souvenez-vous de Minos, dont vous admirez la sagesse, et qui nous jugera tous deux dans le royaume de Pluton. »

Hazaël, me regardant avec un visage doux et humain, me tendit la Qûain, et me releva, a Je n'ignore pas, me dit-il, la sagesse et la vertu d'Ulvsse ; Mentor m'a raconté souvent quelle gloire il a acquise parmi

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