LIVRE V
ration, à la félicité de tant d hommes; et non pas que tant d'hommes servent par leur misère et par leur servitude lâche à flatter l'orgueil et la mollesse d'un seul homme. Le roi ne doit rien avoir au-dessus des autres, excepté ce qui est nécessaire, ou pour le soulager dans ses pénibles fonctions, ou pour imprimer aux peuples le respect de celui qui doit soutenir les lois. D'ailleurs le roi doit être plus sobre, plus ennemi de la mollesse, plus exempt de faste et de hauteur, qu'aucun autre. Il ne doit point avoir plus de richesses et de plaisirs, mais plus de sagesse, de vertu et de gloire que le reste des hommes. Il doit être au dehors le défenseur de la patrie, en commandant les armées: et au dedans, le juge des peuples, pour les rendre bons, sages et heureux. Ce n'est point pour lui-même que les dieux l'ont fait roi: il ne l'est que pour être l'homme des peuples : c'est aux peuples qu'il doit tout son temps, tous ses soins, toute son affection : et il n'est digne de la royauté qu'autant qu'il s'oublie lui-même pour se sacrifier au bien public, ftlinos n'a voulu que ses enfants régnassent après lui qu'à condition qu'ils régneroient suivant ces maximes : il aimoit encore plus son peuple que sa famille. C'est par une telle sagesse qu'il a rendu la Crète si puissante et si heureuse : c'est par cette modération qu'il a effacé la gloire de tous les conquérants qui veulent faire servir les peuples à leur propre grandeur, c'est-à-dire à leur vanité; enfin, c'est par sa justice qu'il a mérité d'être aux enfers le souverain juge des morts. »
Pendant que Mentor faisoit ce discours, nous abordâmes dans l'île. Nous vîmes le fameux labyrinthe, ouvrage des mains de l'ingénieux Dédale , et qui étoit une imitation du grand labyrinthe que nous avions vu en Egypte. Pendant que nous considérions ce curieux édifice, nous vîmes le peuple qui couvrait le rivage, et qui accouroit en foule dans un lieu assez voisin du bord de la mer. Nous demandâmes la cause de leur empressement; et voici ce qu'un Cretois, nommé Nausicrate, nous raconta :
Idoménée, fils de Deucalion et petit-fils de Minos, dit-il, étoit allé, comme les autres rois de la Grèce, au siège de Troie. Après la ruine de cette ville, il fit voile pour aller en Crète; mais la tempête fut si violente, que le pilote de son vaisseau, et tous les autres qui étoient expérimentés dans la navigation, crurent que leur naufrage étoit inévitable. Chacun avoit la mort devant les yeux; chacun voyoit les abîmes ouverts pour l'engloutir; chacun déplorait son malheur, n'espérant pas même le triste repos des ombres qui traversent le Styx après avoir reçu la sépulture. Idoménée, levant les yeux et les mains vers le Ciel, invoquoit Neptune : a 0 puissant Dieu, s'écrioit-il, toi qui tiens l'empire des ondes, daigne écouter un malheureux . si tu me fais revoir l'Ile de Crète malgré la fureur des vents, je t'immolerai la première tête qui se présentera à mes yeux. »
Cependant son fils, impatient de revoir son père, se hâtoit d'aller au-devant de lui pour l'embrasser : malheureux qui ne savoit pas que c'étoit pour courir à sa perte ! Le père, échappé à la tempête, arrivoit dans le port désiré; il remercioit Neptune d'avoir écouté ses vœux; mais bientôt il sentit combien ses voeux lui étoient funestes. Un près-
sentiment de son malheur lui donnoit un cuisant repentir de son vœu indiscret; il craignoit d'arriver parmi les siens, et il appréhendoit de revoir ce qu'il avoit de plus cher au monde. Mais la cruelle Némésis. déesse impitoyable, qui veille pour punir les hommes et surtout les rois orgueilleux, poussoit d'une main fatale et invisible Idoménée. Il arrive; à peine ose-t-il lever les yeux : il voit son fils; il recule, saisi d'horreur. Ses yeux cherchent, mais ea vain, quelque autre tête moins chère qui puisse lui servir de victime.
Cependant le fils se jette à son cou, et est tout étonné que son père réponde si mal à sa tendresse ; il le voit fondre en larmes. « 0 mon père, dit-il. d'où vient cette tristesse? Après une si longue absence, êtesvous fâché de vous revoir dans votre royaume, et défaire la joie de votre fils ? Qu'ai-je fait? vous détournez vos yeux de peur de me voir ! » Le père, accablé de douleur, ne répondoit rien. Enfin, après de profonds soupirs, il dit : « 0 Neptune, que t'ai-je promis! A quel prix m'astu garanti du naufrage! Rends-moi aux vagues et aux rochers qui dévoient, en me brisant, finir ma triste vie; laisse vivre mon fils! 0 dieu cruel ! tiens, voilà mon sang, épargne le sien. ■ En parlant ainsi, il tira son épée pour se percer; mais ceux qui étoient autour de lui arrêtèrent sa main.
Le vieillard Sophronyme, interprète des volontés des dieux, lui assura qu'il pouvoit contenter Neptune sans donner la mort à son fils, a Votre promesse, disoit-il, a été imprudente : les dieux ne veulent point être honorés par la cruauté; gardez-vous bien d'ajouter à la faute de votre promesse celle de l'accomplir contre les lois de la nature : offrez cent taureaux plus blancs que la neige à Neptune ; faites couler leur sang autour de son autel couronné de fleurs; faites fumer un doux encens en l'honneur de ce dieu. »
Idoménée écoutoit ce discours, la tête baissée, et sans répandre : la fureur étoit allumée dans ses yeux; son visage, pâle et défiguié, changeoit à tous moments de couleur: onvoyoit ses membres tremblants. Cependant son fils lui disoit : «Me voici, mon père; votre fils est prêt à mourir pour apaiser le dieu: n'attirez pas sur vous sa colère : je meurs content, puisque ma mort vous aura garanti de la vôtre; frappez, mon père; ne craignez point de trouver en moi un fils indigne de vous, qui craigne de mourir. »
En ce moment, Idoménée, tout hors de lui, et comme déchiré par Jes Furies infernales, surprend tous ceux qui l'observent de près; il enfonce son épée dans le cœur de cet enfant; il la retire toute fumante et pleine de sang, pour la plonger dans ses propres entrailles: il est encore une fois retenu par ceux qui l'environnent. L'enfant tombe dans son sang, ses yeux se couvrent des ombres de la mort; il les entr'ouvre à la lumière; mais à peine l'a-t-il trouvée qu'il ne peut plus la supporter. Tel qu'un beau lis au milieu des champs, coupé dans sa racine par le tranchant de la charrue, languit et ne se soutient plus; il n'a point encore perdu cette vive blancheur et cet éclat qui charme les yeux, mais la terre ne le nourrit plus, et sa vie est éteinte : ainsi le fils d'Idoménée, comme une jeune et tendre fleur, est cruellement