LIVRÉ V
moissonné dès son premier âge. Le père, dans l'excès de sa douleur, devient insensible; il ne sait où il est, ni ce qu'il a fait, ni ce qu'il doit faire; il marche chancelant vers la ville, et demande son fils.
Cependant le peuple, touché de compassion pour l'enfant et d'horreur pour l'action barbare du père, s'écrie que les dieux justes l'ont livré aux Furies. La fureur leur fournit des armes: ils prennent des bâtons et des pierres: la Discorde souffle dans tous les cœurs un venin mortel. Les Cretois, les sages Cretois, oublient la sagesse qu'ils ont tant aimée: ils ne reconnoissent plus le petit-fils du sage Minos. Les amis d'Idoménée ne trouvent plus de salut pour lui qu'en le ramenant vers ses vaisseaux : ils s"embarquent avec lui; ils fuient à la merci dec ondes. Idoménée . revenant à soi, les remercie de l'avoir arraché d'une terre qu'il a arrosée du sang de son fils, et qu'il ne sauroit plus habiter. Les vents les conduisent vers l'Hespérie, et ils vont fonder un nouveau royaume dans le pays des Salentins.
Cependant les Cretois, n'ayant plus de roi pour les gouverner, ont résolu d'en choisir un qui conserve dans leur pureté les lois établies. Voici les mesures qu'ils ont prises pour faire ce choix : Tous les principaux citoyens des cent villes sont assemblés ici ; on a déjà commencé par des sacrifices; on a assemblé tous les sages les plus fameux des pays voisins pour examiner la sagesse de ceux qui parottront dignes de commander. On a préparé des jeux publics où tous les prétendants combattront, car on veut donner pour prix la royauté à celui qu'on ju- *^ra vainqueur de tous les autres, et pour l'esprit et pour le corps. On peut un roi dont le corps soit fort et adroit, et dont l'âme soit ornée de (Si sagesse et de la vertu. On appelle ici tous les étrangers.
Après nous avoir raconté toute cette histoire étonnante, Nausicrate nous dit : a Hâtez-vous donc, ô étrangers, de venir dans notre assemblée : vous combattrez avec les autres, et si les dieux destinent la victoire à l'un de vous, il régnera en ce pays. » Nous le suivîmes, sans aucun désir de vaincre, mais par la seule curiosité de voir une chose si extraordinaire.
Nous arrivâmes à une espèce de cirque très-vaste, environné d'une épaisse forêt; le milieu du cirque étoit une arène préparée pour les combattants; elle étoit bordée par un grand amphithéâtre d'un gazon fra:s sur lequel étoit assis et rangé un peuple innombrable. Quand nous arrivâmes, on nous reçut avec honneur; car les Cretois sont les peuples du monde qui exercent le plus noblement et avec le plus de religion l'hospitalité. On nous fit asseoir, et on nous invita à combattre. Mentor s'en excusa sur son âge, et Hazaël sur sa foible santé. Ma jeunesse et ma vigueur nrôtoient toute excuse: je jetai néanmoins un coup d'œilsur Mentor pour découvrir sa pensée, et j'aperçus qu'il souhaitoit que je combattisse. J'acceptai donc Toffre qu'on me faisoit : je me dépouillai de mes habits; on fit couler des flots d'huile douce et luisante sur tous les membres de mon corps, et je me mêlai parmi les combattants. On dit de tous côtés que c'étoit le fils dUlysse qui étoit venu pour tâcher de remporter les prix, et plusieurs Cretois qui avoient été £ Uhaoue pendant mon enfonce me reconnurent.
Le premier combat fut celui de la lutte. Un Rhodien d'environ trente-cinq ans surmonta tous les autres qui osèrent se présenter à lui. Il étoit encore dans toute la vigueur de la jeunesse : ses bras étoient nerveux et bien nourris; au moindre mouvement qu'il faisoit, on voyoit tous ses muscles : il étoit également souple et fort. Je ne lui parus pas digne d'être vaincu, et regardant avec pitié ma tendre jeunesse, il voulut se retirer; mais je me présentai à lui. Alors nous nous saisîmes l'un l'autre: nous nous serrâmes à perdre la respiration. Nous étions épaule contre épaule, pied contre pied, tous les nerfs tendus, et les bras entrelacés comme des serpents, chacun s'efforçant d'enlever de terre son ennemi. Tantôt il essayoit de me surprendre en me poussant du côté Iroit, tantôt il s'efTorçoit de me pencher du côté gauche. Pendant qu'il me tàtoit ainsi, je le poussai avec tant de violence que ses reins plièrent : il tomba sur l'arène; et m'entraîna sur lui. En vain il tâcha de me mettre dessous : je le tins immobile sous moi ; tout le peuple cria : « Victoire au fils d'Ulysse! » et j'aidai au Rhodien confus à se relever.
Le combat du ceste fut plus difficile. Le fils d'un riche citoyen de Samos avoit acquis une haute réputation dans ce genre de combats, fous les autres lui cédèrent; il n'y eut que moi qui espérai la victoire, i/abord il me donna dans la tête, et puis dans l'estomac, des coups qui me firent vomir le sang, et qui répandirent sur mes yeux un épais nuage. Je chancelai; il me pressoit, et je ne pouvois plus respirer; mais je fus ranimé par la voix de Mentor, qui mecrioit : «0 fils d'Ulysse, seriez-vous vaincu? » La colère me donna de nouvelles forces; j'évitai plusieurs coups dont j'aurois été accablé. Aussitôt que le Samien m'avoit porté un faux coup et que son bras s'allongeoit en vain, je le surprenois dans cette posture penchée : déjà il reculoit, quand je haussai mon ceste pour tomber sur lui avec plus de force : il voulut esquiver et, perdant l'équilibré, il me donna le moyen de le renverser. A peine fut-il étendu par terre, que je lui tendis la main pour le relever. Il se redressa lui-même, couvert de poussière et de sang; sa honte fut extrême, mais il n'osa renouveler le combat.
Aussitôt on commença les courses de chariots, que l'on distribua au sort. Le mien se trouva le moindre pour la légèreté des roues et la vigueur des chevaux. Nous partons : un nuage de poussière vole et couvre le ciel. Au commencement, je laissai les autres passer devant moi. Un jeune Lacédémonien, nommé Crantor, laissoit dabord tous les autres derrière lui. Un Cretois, nommé Polyclète, le suivoit de près. Hippomaque, parent d'Idoménée, qui aspiroit à lui succéder, lâchant les rênes de ses chevaux fumants de sueur, étoit tout penché sur ses crins flottants; et le mouvement des roues de son chariot étoit si rapide, qu'elles paroissoient immobiles comme les ailes d'un aigle qui fend les airs. Mes chevaux s'animèrent et se mirent peu à peu en baleine; je laissai loin derrière moi presque i-us ceux qui étoient partis avec tant d!ardeur. Hippomaque, parent d'Idoménée, poussant trop ses chevaux, le plus vigoureux s'abattit et ôta par sa chute à son maître l'espérance de régner. Polyclète, se penchant trop sur ses «Uievaux, ne put se tenir ferme dans une secousse; il tomba : les