‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 78 sur 236 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

rênes lui échappèrent, et il fut trop heureux de pouvoir, en tombant, éviter la mort. Crantor, voyant avec des yeux pleins d'indignation que j'étois tout auprès de lui, redoubla son ardeur; tantôt il invoquoit les dieux, et leur promettoit de riches offrandes; tantôt il parloit à ses chevaux pour les animer. Il craignoit que je ne passasse entre la borne et lui . car, mes chevaux, mieux ménagés que les siens, étoient ei? état de le devancer; il ne lui restoit plus d'autre ressource que celle de me fermer le passage. Pour y réussir, il hasarda de se briser contra la borne. Il y brisa effectivement sa roue. Je ne songeai qu'à faire promptement le tour pour n'être pas engagé dans son désordre, et il me vit un moment après au bout de la carrière. Le peuple s'écria encore une fois : « Victoire au fils d'Ulysse ! c'est lui que les dieux destinent à régner sur nous. »

Cependant les plus illustres et les plus sages d'entre les Cretois nous conduisirent dans un bois antique et sacré, reculé de la vue des hommes profanes, où les vieillards que Minos avoit établis juges du peuple et gardes des lois nous assemblèrent. Nous étions les mêmes qui avions combattu dans les jeux; nul autre ne fut admis. Les sages ouvrirent le livre où toutes les lois de Minos sont recueillies. Je me sentis saisi de respect et de honte quand j'approchai de ces vieillards que l'âge rendoit vénérables sans leur ôter la vigueur de l'esprit; ils étoient assis avec ordre et immobiles dans leurs places; leurs cheveux étoient blancs; plusieurs n'en avoient presque plus. On voyoit reluire sur leurs visages graves une sagesse douce et tranquille; ils ne se pressoient point de parler; ils ne disoient que ce qu'ils avoient résolu de dire. Quand ils étoient d'avis différents, ils étoient si modérés à soutenir ce qu'ils pensoient de part et d'autre, qu'on auroit cru qu'ils étoient tous d'une même opinion. La longue expérience des choses passées et l'habitude du travail leur donnoit de grandes vues sur toutes choses; mais ce qui perfectionnoit le plus leur raison, c'étoit le calme de leur esprit délivré des folles passions et des caprices de la jeunesse. La sagesse toute seule agissait en eux, et le fruit de leur longue vertu étoit d'avoir si bien dompté leurs humeurs, qu'ils goûtoient sans peine le doux et noble plaisir d"écouter la raison. En les admirant, je souhaitai que ma vie pût s'accourcir pour arriver tout à coup à une si estimable vieillesse. Je trouvois la jeunesse malheureuse d'être si impétueuse et si éloignée de cette vertu si éclairée et si tranquille.

Le premier de ces vieillards ouvrit le livre des lois de Minos. C'étoit un grand livre qu'on tenoit ordinairement renfermé dans une cassette d'or avec des parfums. Tous ces vieillards le baisèrent avec respect; car, ils disent qu'après les dieux, de qui les bonnes lois viennent, rien ne doit être si sacré aux hommes que les lois destinées à les rendre bons, sages et heureux. Ceux qui ont dans leurs mains les lois pour gouverner les peuples doivent toujours se laisser gouverner euxmêmes par les lois. C'est la loi et non pas l'homme qui doit régner. Tel est le discours de ces sages. Ensuite, celui qui présidoit proposa trois questions qui dévoient être décidées par les maximes de Minos

La première question est de savoir quel est le plus libre de tous les hommes. Les uns répondirent que c'étoit un roi qui avoit sur son peuple un empire absolu, et qui étoit victorieux de tous ses ennemis. D'autres soutinrent que c'étoit un homme si riche, qu'il pouvoit contenter tous ses désirs. D'autres dirent que c'étoit un homme qui ne se marioit point et qui voyageoit pendant toute sa vie en divers payssans être jamais assujetti aux lois d'aucune nation. D'autres s'imaginèrent que c'étoit un barbare qui, vivant de sa chasse au milieu des bois, étoit indépendant de toute police et de tout besoin. D'autres crurent que c'étoit un homme nouvellement affranchi , parce qu'en sortant des rigueurs de la servitude, il jouissoit plus qu'aucun autre des douceurs de la liberté. D'autres enfin s'avisèrent de dire que c'étoit un homme mourant, parce que la mort le délivroit de tout, et que tous les hommes ensemble n'avoient plus aucun pouvoir sur lui. Quand mon rang fut venu, je n'eus pas de peine à répondre, parce que je n'avois pas oublié ce que Mentor m'avoit dit souvent. <t Le plus libre de tous les hommes, répondis-je, est celui qui peut être libre dans l'esclavage même. En quelque pays et en quelque condition qu'on soit, on est très-libre pourvu qu'on craigne les dieux, ei qu'on ne craigne qu'eux. En un mot, l'homme véritablement libre est celui qui, dégagé de toute crainte et de tout désir, n'est soumis qu'aux dieux et à sa raison. » Les vieillards s'enlre-regardèrent en souriant, et furent surpris de voir précisément que ma réponse fût celle de Minos.

Ensuite on proposa la seconde question en ces termes : a Quel est le plus malheureux de tous les hommes? « Chacun disoit ce qui lui venoit dans l'esprit. L'un disoit : a C'est un homme qui n'a ni biens, ni santé, ni honneur. » Un autre disoit : « C'est un homme qui n'a aucun ami. » D'autres soutenoient que c'est un homme qui a des enfants ingrats et indignes de lui. 11 vint un sage de l'île de Lesbos, qui dit : « Le plus malheureux de tous les hommes est celui qui croit l'être; carie malheur dépend moins des choses qu'on souffre que de l'impatience avec laquelle on augmente son malheur. » A ces mots toute l'assemblée se récria; on applaudit et chacun crut que ce sage Lesbien remporteroi t le prix sur cette question. Mais on me demanda ma pensée, et je répondis, suivant les maximes de Mentor : « Le plus malheureux de tous les hommes est un roi qui croit être heureux en rendant les autres iommes misérables : il est doublement malheureux par son aveuglement: ne connoissant pas son malheur, il ne peut s'en guérir; il craint même de le connoître. La vérité ne peut percer la foule des flatteurs pour aller jusqu'à lui. Il est tyrannisé par ses passions; il ne connolt point ses devoirs; il n'a jamais goûté le désir de faire le bien ni senti les charmes de la pure vertu. Il est malheureux et digne de l'être : son malheur augmente tous les jours : il court à sa perte, et les dieux se préparent à le confondre par une punition éternelle.» Toute l'assemblée avoua que j'avois vaincu ce sage Lesbien, et les vieillards déclarèrent que j'avois rencontré le vrai sens de Minos.

Pour la troisième question, on demanda lequel des deux est préférable, d'un côté, un roi conquérant et invincible dans la guerre; de

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