‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 80 sur 236 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

dieu pour savoir combien de temps sa race régneroit suivant les lois qu'il venoit d'établir. Le dieu lui répondit : « Les tiens cesseront de régner a quand un étranger entrera dans ton île pour y faire régner tes lois. * Nous avions craint que quelque étranger viendroit faire la conquête de l'île de Crète ; mais le malheur d'Idoménée et la sagesse du Sis d'Ulysse, qui entend mieux que nul autre mortel les lois de Minos, nous montrent le sens de l'oracle. Que tardons-nous à couronner celui que les destins nous donnent pour roi ? »

Aussitôt les vieillards sortent de l'enceinte du bois sacré; et le premier, me prenant par la main, annonce au peuple déjà impatient, dans l'attente d'une décision, que j'avois remporté le prix. A peine achevoil-il de parler qu'on entendit un bruit confus de toute l'assemblée. Chacun pousse des cris de joie. Tout le rivage et toutes les montagnes voisines retentissent de ce cri : «x Que le fils d'Ulysse, semblable à Minos, règne sur les Cretois! »

J'attendis un moment et je faisois signe de la main pour demander qu'on m'écoutât. Cependant Mentor me disoit à l'oreille : «Renoncezvous à votre patrie? l'ambition de régner vous fera-t-elle oublier Pénélope, qui vous attend comme sa dernière espérance, et le grand Ulysse, que les dieux avoient résolu de vous rendre?» Ces paroles percèrent mon cœur et me soutinrent contre le vain désir de régner.

Cependant un profond silence de toute cette tumultueuse assemblée me donna le moyen de parler ainsi : a 0 illustres Cretois! je ne mérite point de vous commander. L'oracle qu'on vient de rapporter marque bien que la race de Minos cessera de régner quand un étranger entrera dans cette île et y fera régner les lois de ce sage roi ; mais il n'est pas dit que cet étranger régnera. Je veux croire que je suis cet étranger marqué par l'oracle. J'ai accompli la prédiction; je suis venu dans cette île; j'ai découvert le vrai sens des lois, et je souhaite que mon explication serve à les faire régner avec l'homme que vous choisirez. Pour moi, je préfère ma patrie, la pauvre, la petite île d'Ithaque, aux cent villes de Crète, à la gloire et à l'opulence de ce beau royaume. Souffrez que je suive ce que les destins ont marqué. Si j'ai combattu dans vos jeux, ce n'étoit pas dans l'espérance de régner ici; c'étoit pour mériter votre estime et votre compassion; c'étoit afin que vous me donnassiez les moyens de retourner promptement au lieu de ma naissance. J'aime mieux obéir à mon père Ulysse et consoler ma mère Pénélope que régner sur les peuples de l'univers. 0 Cretois ! vous voyez le fond de mon cœur : il faut que je vous quitte; mais la mort seule pourra finir n a reconnoissance. Oui, jusqu'au dernier soupir, Télémaque aimera les Cretois et s'intéressera à leur gloire comme à la sienne propre. »

A peine eus-je parlé qu'il s'éleva dans toute l'assemblée un bruit sourd, semblable à celui des vagues de la mer qui s'entre-choquent dans une tempête. Les uns disoient : « Est-ce quelque divinité sous une forme humaine? » D'autres souteiioient qu'ils m'avoient vu en d'autres pays et qu'ils me reconnoissoient. D'autres s'écrioient : «Il faut le contraindre de régner ici. -o Enfin ie Dris la Darole; et chacun se hâta de se

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taire, ne sachant si je n'allois point accepter ce que j'avois refusé d'abord. Voici les paroles que je leur dis :

a Souffrez, ô Cretois, que je vous dise ce que je pense. Vous êtes le plus sage de tous les peuples : mais la sagesse demande, ce me semble, une précaution qui vous échappe. Vous devez choisir, non pas l'homme qui raisonne le mieux sur les lois, mais celui qui les pratique avec la plus constante vertu. Pour' moi, je suis jeune, par conséquent sans expérience, exposé à la violence des passions et plus en état de m'instruire en obéissant, pour commander un jour, que de commander maintenant. Ne cherchez donc pas un homme qui ait vaincu les autres dans ces jeux d'esprit et de corps, mais qui se soit vaincu lui-même; cherchez un homme qui ait vos lois écrites dans le fond de son cœur, et dont toute la vie soit la pratique de ces lois; que ses actions plutôt que ses paroles vous le fassent choisir. »

Tous les vieillards, charmés de ce discours et voyant toujours croître les applaudissements de l'assemblée, me dirent : a Puisque les dieux nous ôtent l'espérance de vous voir régner au milieu de nous, du moins aidez-nous à trouver un roi qui fasse régner nos lois. Connoissez-vous quelqu'un qui puisse commander avec cette modération?— Jeconnois, leur dis-je d'abord, un homme de qui je tiens tout ce que vous avez estimé en moi; c'est sa sagesse et non la mienne qui vient de parler; il m'a inspiré toutes les réponses que vous venez d'entendre. »

En même temps toute l'assemblée jeta les yeux sur Mentor, que je montrois, le tenant par la main. Je racontois les soins qu:il avcit eus de mon,enfance, les périls dont il m'avoit délivré, les malheurs qui étoient venus fondre sur moi dès que j'avois cessé de suivre ses conseils.

D'abord on ne l'avoit point regardé, à cause de ses habits simples et négligés, de sa contenance modeste, de son silence presque continuel, de son air froid et réservé. Mais quand on s'appliqua à le regarder, on découvrit dans son visage je ne sais quoi de ferme et d'élevé; on remarqua la vivacité de ses yeux et la vigueur avec laquelle il faisoit jusqu'aux moindres actions. On le questionna; il fut admiré : on résolut de le faire roi. Il s'en défendit sans s'émouvoir : il dit qu'il préféroit les douceurs d'une vie privée à l'éclat de la royauté; que les meilleurs rois étoient malheureux en ce qu'ils ne faisoient presque jamais les biens qu'ils vouloient faire, et qu'ils faisoient souvent, par la surprise des flatteurs, les maux qu'ils ne vouloient pas. Il ajouta que si la servitude est misérable, la royauté ne l'est pas moins, puisqu'elle est une servitude déguisée, a Quand on est roi , disoit-il, on dépend de tous ceux 3ont on a besoin pour se faire obéir. Heureux celui qui n'est point obligé de commander! Nous ne devons qu'à notre seule patrie, quand elle nous confie l'autorité, le sacrifice de notre liberté pour travailler au bien public. »

Alors les Cretois, ne pouvant revenir de leur surprise, lui demandèrent quel homme ils dévoient choisir. « Un homme, répondit-il, qui vous connoisse b:en, puisqu'il faudra qu'il vous gouverne, et qui craigne de vous gouverner. Celui qui désire la royauté ne la connoîtpas;

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