‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 81 sur 236 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

et comment en remplira-t-il les devoirs, ne les connoissant point? Il la cherche pour lui, et vous devez désirer un homme qui ne l'accepte que pour l'amour de vous. »

Tous les Cretois furent dans un étrange etonnement ae voir deui étrangers qui rofusoient la royauté, recherchée par tant d'autres; ils voulurent savoir avec qui ils étoient venus. Nausicrate, iui les avoit conduits depuis le port jusqu'au cirque où Ton célébroit les jeux, leur montra Hazaël, avec lequel Mentor et moi nous étions venus de l'Ile de Chypre. Mais leur etonnement fut encore bien plus grand, quand ils surent que Mentor avoit été esclave d'Hazaël ; qu'Hazaël , touché de la sagesse et de la vertu de son esclave, en avoit fait son conseil et son meilleur ami; que cet esclave mis en liberté éioit le même qui venoit de refuser d'être roi, et qu'Hazaël étoit venu de Damas en Syrie pour s'instruire des lois de Minos, tant l'amour de la sagesse remplissoit son cœur.

Les vieillards dirent a Hazaël : « Nous n'osons vous prier de nous gouverner, car nous jugeons que vous avez les mêmes pensées que Mentor. Vous méprisez trop les hommes pour vouloir vous charger de les conduire : d'ailleurs vous êtes trop détaché des richesses et de l'éclat de la royauté, pour vouloir acheter cet éclat par les peines attachées au gouvernement des peuples. » Hazaël répondit : «Ne croyez pas, ô Cretois, que je méprise les hommes. Non, non : je suis combien il est grand de travailler à les rendre bons et heureux; mais ce travail est rempli de peines et de dangers. L'éclat qui y est attaché est faux et ne peut éblouir que des âmes vaines. La vie est courte; les grandeurs irritent plus les passions qu'elles ne peuvent les contenter : c'est pour apprendre à me passer de ces faux biens et non pour y parvenir que je suis ve«u de si loin. Adieu : je ne songe qu'à retourner dans une vie paisible et retirée, où la sagesse nourrisse mon cœur, et où les espérances qu'on tire de la vertu pour une autre meilleure vie après la mort me consolent dans les chagrins de la vieillesse. Si j'avois quelque chose à souhaiter, ce ne seroit pas d'être roi, ce seroit de ne me séparer jamais de ces deux hommes que vous voyez. »

Enfin les Cretois s'écrièrent, parlant à Mentor : « Dites-nous, ôlenlus sage et le plus grand de tous les mortels, dites-nous donc qui est-ce que nous pouvons choisir pour notre roi; nous ne vous laisserons point aller que vous ne nous ayez appris le choix que nous devons faire. * Il leur répondit : « Pendant que j'étois dans la foule des spectateurs, j'ai remarqué un homme qui ne témoignoit aucun empressement : c'est un vieillard assez vigoureux. J'ai demandé quel homme c'étoit: on m'a répondu qu'il s'appeloit Aristodème. Ensuite j'ai entendu qu'on lui disoit que ses deux enfants étoient au nombre de ceux qui combattoient; il a paru n'en avoir aucune joie : il a dit que pour l'un il ne lui souhaitoit pas les périls de la royauté, et qu'il aimoit trop la patrie pour consentir que l'autre régnât jamais. Par là j'ai compris que ce père aimait d'un amour raisonnable l'un de ses enfants, qui a de la vertu; et qu'il ne flattoit point l'autre dans ses dérèglements. Ma curiosité augmentant, j'ai demandé quelle a été la vie de ce vieillard. Un de vos ci-

toyens m'a répondu : « Il a longtemps porté les armes et il est coua vert de blessures; mais sa vertu sincère et ennemie de la flatterie a l'avoit rendu incommode à Idoménée. C'est ce qui empêcha ce roi de a s'en servir dans le siège de Troie : il craignit un homme qui lui dona neroit de sages conseils qu'il ne pourroit se résoudre à suivre; il fut * même jaloux de la gloire que cet homme ne manquerait pas d'aco quérir bientôt: il oublia tous ses services; il le laissa ici, pauvre, a méprisé des hommes grossiers et lâches qui n'estiment que les riches- « ses, mais content dans sa pauvreté. Il vit gaiement dans un endroit « écarté de l'île, où il cultive son champ de ses propres mains. Un de a ses fils travaille avec lui: ils s'aiment tendrement; ils sont heureux. « Par leur frugalité et par leur travail ils se sont mis dans l'abondance a des choses nécessaires à une vie simple. Le sage vieillard donne aux « pauvres malades de son voisinage tout ce qui lui reste au delà de ses a besoins et de ceux de son fils. Il fait travailler tous les jeunes gens; « il les exhorte, il les instruit; il juge tous les différends de son voisine nage; il est le père de toutes les familles. Le malheur de la sienne a est d'avoir un second fils qui n'a voulu suivre aucun de ses conseils. « Le père, après l'avoir longtemps souffert pour tâcher de le corriger a de ses vices, l'a enfin chassé : il s'est abandonné à une folle ambition a et à tous les plaisirs. »

a Voilà, ô Cretois, ce qu'on m'a raconté : vous devez savoir si ce récit est véritable. Mais si cet homme est tel qu'on le dépeint, pourquoi faire des jeux? pourquoi assembler tant d'inconnus? Vous avez au milieu de vous un homme qui vous connoît et que vous connoissez; qui sait la guerre; qui a montré son courage non-seulement contre les flèches et contre les dards, mais contre l'affreuse pauvreté; qui a méprisé les richesses acquises par la flatterie; qui aime le travail; qui sait combien l'agriculture est utile à un peuple; qui déteste ie faste; qui ne se laisse point amollir par un amour aveugle de ses enfants, qui aime la vertu de l'un et qui condamne le vice de l'autre; en un mot, un homme qui est déjà le père du peuple. Voilà votre roi> s'il est vrai que vous désiriez de faire régner chez vous les lois du sage Minos. ■»

Tout le peuple s'écrie : « 11 est vrai, Aristodème est tel que vous le dites; c'est lui qui est digne de régner. » Les vieillards le firent appeler : on le chercha dans la foule, où il étoit confondu avec les derniers du peuple. 11 parut tranquille. On lui déclara qu'on le faisoit roi. Il répondit : «Je n'y puis consentir qu'à trois conditions : la première, que je quitterai la royauté dans deux ans, si je ne vous rends meilleurs que vous n'êtes et si vous résistez aux lois; la seconde, que je serai libre de continuer une vie simple et frugale; la troisième, que mes enfants -n'auront aucun rang, et qu'après ma mort on les traitera sans distinction, selon leur mérite, comme le reste des citoyens. »

A ces paroles il s'éleva dans l'air mille cris de joie. Le diadème fut mis par le chef des vieillards gardes des lois sur la tète d'Aristodème. On fit des sacrifices à Jupiter et aux autres grands dieux. Aristodème nous fit des présents, non pas avee la magnificence ordinaire aux rois, «nais avec une noble simplicité. Il donna à Hazaël les lois de Minos

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écrites de la main de Minos même ; il lui donna aussi un recueil de toute l'histoire de la Crète, depuis Saturne et l'âge d'or; il fit mettre dans son vaisseau des fruits de toutes les espèces qui sont bonnes en Crète et inconnues dans la Syrie, et lui offrit tous les secours dont il pourrait avoir besoin.

Comme nous pressions notre départ, il nous fit préparer un vaisseau avec un grand nombre de bons rameurs et d'hommes armés; il y fit mettre des habits pour nous et des provisions. A l'instant même il s'éleva un vent favorable pour aller à Ithaque : ce vent, qui étoit contraire à Hazaël, le contraignit d'attendre. Il nous vit partir; il nous embrassa comme des amis qu'il ne devoit jamais revoir, a Les dieux sont justes, disoit-il, ils voient une amitié qui n'est fondée que sur la vertu : un jour il nous réuniront; et ces champs fortunés, où l'on dit que les justes jouissent après la mort d'une paix éternelle, verront nos âmes se rejoindre pour ne se séparer jamais. 0 si mes cendres pouvoient aussi être recueillies avec les vôtres!... »En prononçant ces mots, il versoit des torrents de larmes et les soupirs étouffoient sa voix. Nous ne pleurions pas moins que lui, et il nous conduisit au vaisseau.

Pour Aristodème, il nous dit : a C'est vous qui venez de me faire roi : souvenez-vous des dangers où vous m'avez mis. Demandez aux dieux qu'ils m'inspirent la vraie sagesse, et que je surpasse autant en modération les autres hommes que je les surpasse en autorité. Pour moi, je les prie de vous conduire heureusement dans votre patrie, d'y confondre l'insolence de vos ennemis, et de vous y faire voir en paix Ulysse régnant avec sa chère Pénélope. Télémaque, je vous donne un bon vaisseau plein de rameurs et d'hommes armés; ils pourront vous servir contre ces hommes injustes qui persécutent votre mère. 0 Mentor, votre sagesse, qui n'a besoin de rien, ne me laisse rien à désirer pour vous. Allez tous deux, vivez heureux ensemble; souvenez-vous d'Aiistodème : et si jamais les Ithaciens ont besoin des Cretois, comptez sur moi jusqu'au dernier soupir de ma vie. » Il nous embrassa, et nous ne pûmes, en le remerciant, retenir nos larmes.

Cependant le vent qui enfloit nos voiles nous promettoit une douce navigation. Déjà le mont Ida n'étoit plus à nos yeux que comme une colline; tous les rivages disparoissoient; les côtes du Péloponèse sembloient s'avancer dans la mer pour venir au-devant de nous. Tout à coup une noire tempête enveloppa le ciel et irrita toutes les ondes de la mer. Le jour se changea en nuit, et la mort se présenta à nous. 0 Neptune, c'est vous qui excitâtes, par votre superbe trident, toute?; les eaux de votre empire! Vénus, pour se venger de ce que nous l'avions méprisée jusque dans son temple de Cythère, alla trouver ce dieu; elle lui parla avec douleur; ses beaux yeux étoient baignés de larmes: du moins c'est ainsi que Mentor, instruit des choses divines, me l'a assuré, a Souffrirez- vous, Neptune, disoit-elle, que ces impies se jouent impunément de ma puissance? Les dieux mêmes la sentent; et ces téméraires mortels ont osé condamner tout ce qui se fait dans mon lie. Ils se piquent d'une sagesse à toute épreuve, et ils traitent l'amour de folie. Avez-vous oublié que je suis née dans votre empire? Que

tardez-vous à ensevelir dans vos profonds abîmes ces deux hommes que je ne puis souffrir? »

A peine avoit-elle parlé, que Neptune souleva les flots jusqu'au ciel; et Vénus rit, croyant notre naufrage inévitable. Notre pilote, troublé, s'écria qu'il ne pouvoit plus résister aux vents qui nous poussoient avec violence vers les rochers: un coup de vent rompit notre mât, et un moment après nous entendîmes les pointes des rochers qui entr'ouvroient le fend du navire. L'eau entre de tous côtés; le navire s'enfonce; tous nos rameurs poussent de lamentables cris vers le ciel. J'embrasse Mentor, et je lui dis : « Voici la mort; il faut la recevoir avec courage. Les dieux ne nous ont délivrés de tant de périls que pour nous faire périr aujourd'hui. Mourons, Mentor, mourons. C'est une consolation pour moi de mourir avec vous; il seroit inutile de disputer notre vie contre la tempête. »

Mentor me répondit: a Le vrai courage trouve toujours quelque ressource. Ce n'est pas assez d'être prêt à recevoir tranquillement la mort; il faut, sans la craindre, faire tous ses efforts pour la repousser. Prenons, vous et moi, un de ces grands bancs de rameurs. Tandis que cette multitude d'hommes timides et troublés regrette la vie sans chercher les moyens de la conserver, ne perdons pas un moment pour sauver la nôtre. » Aussitôt il prend une hache; il achève de couper le mât qui étoit déjà rompu, et qui, penchant dans la mer, avoit mis le vaisseau sur le côté: il jette le mât hors du vaisseau, et s'élance dessus au milieu des ondes furieuses; il m'appelle par mon nom, et m'encourage pour le suivre. Tel qu'un grand arbre que tous les vents conjurés attaquent, et qui demeure immobile sur ses profondes racines, en sorte que la tempête ne fait qu'agiter ses feuilles, de même Mentor, nonseulement ferme et courageux, mais doux et tranquille, sembloit commander aux vents et à la mer. Je le suis. Et qui auroit pu ne pas le suivre, étant encouragé par lui?

Nous nous conduisions nous-mêmes sur ce mât flottant. C'étoit un grand secours pour nous, car nous pouvions nous asseoir dessus; et s'il eût fallu nager sans relâche, nos forces eussent été bientôt épuisées. Mais souvent la tempête faisoit tourner cette grande pièce d j buis. et nous nous trouvions enfoncés dans la mer: alors nous buvions l'onde amère, qui couloit de notre bouche, de nos narines et de nos oreilles; nous étions contraints de disputer contre les flots pour rattraper le dessus de ce mât. Quelquefois aussi une vague haute comme une montagne venoit passer sur nous; et nous nous tenions fermes, de peur que, dans cette violente secousse, le mât, qui étoit notre unique espérance, ne nous échappât.

Pendant que nous étions dans cet étai affreux, Mentor, aussi paisible qu'il l'est maintenant sur ce siège de gazon, me disoit: « Croyezvous, Télémaque, que votre vie soit abandonnée aux vents et aux flots? Ci oyez- vous qu'ils puissent vous faire périr sans l'ordre des dieux? Non, non: les dieux décident de tout. C'est donc les dieux, et non pas la mer, qu'il faut craindre. Fussiez- vous au fond des abîmes, la main de Jupiter pourroit vous en tirer. Fussiez-vous dans l'Olympe,

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