‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 82 sur 236 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

voyant les autres sous vos pieds, Jupiter pourroit vous plonger au fond de l'abîme, ou vous précipiter dans les flammes du noir Tartare. » J'écoutois et j'admirois ce discours, qui me consoloit un peu; mais je n'avois pas l'esprit assez libre pour lui répondre : il ne me voyoit pomt; je ne pouvois le voir. INous passâmes toute la nuit, tremblants de froid et demi-morts, sans savoir où la tempête nous jetoit. Enfin les vents commencèrent à s'apaiser; et la mer mugissante ressembloit à une personne qui , ayant été longtemps irritée , n'a plus qu'un reste de trouble et d'émotion; étant lasse de se mettre en fureur, elle grondoit sourdement, et ses flots n'étoient presque plus que comme les sillons qu'on trouve dans un champ labouré.

Cependant l'aurore vint ouvrir au soleil les portes du ciel, et nous annonça un beau jour. L'orient étoit tout en feu: et les étoiles, qui avoient été si longtemps cachées, reparurent, et s'enfuirent à l'arrivée de Phébus. Nous aperçûmes de loin la terre, et le vent nous en approchoit : alors je sentis l'espérance renaître dans mon cœur. Mais nous n'aperçûmes aucun de nos compagnons: selon les apparences, ils perdirent courage, et la tempête les submergea tous avec le vaisseau. Quand nous fûmes auprès de la terre, la mer nous poussoit contre des pointes de rochers qui nous eussent brisés; mais nous tâchions de leur présenter le bout de notre mât, et Mentor faisoit de ce mât ce qu'un sage pilote fait du meilleur gouvernail. Ainsi nous évitâmes ces rochers affreux, et nous trouvâmes enfin une côte douce et unie, où, nageant sans peine, nous abordâmes sur le sable. C'est là que vous nous vîtes, ô grande déesse qui habitez cette île; c'est là que vous daignâtes nous recevoir.

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