LIVRE VI
Vénus, toujours pleine de ressentiment du mépris que Mentor et Télémaque avoient témoigné pour le culte qu'on lui rendoit dans l'Ile de Chypre, ne pouvoit se consoler de voir que ces deux téméraires mortels eussent échappé aux vents et à la mer dans la tempête excitée par Neptune. Elle en fit des plaintes amères à Jupiter; mais le père des dieux, souriant, sans vouloir lui découvrir que Minerve, sous la figure de Mentor, avoit sauvé le fils d'Ulysse, permit à Vénus de chercher les moyens de se venger de ces deux hommes. Elle quitte l'Olympe; elle oublie les doux parfums qu'on brûle sur ses autels à Paphos, à Cythère et à Idalie ; elle vole dans son char attelé de colombes; elle appelle son fils: et. la douleur répandant sur son visage de nouvelles grâces, elle parle ainsi :
Vois-tu. mon fils, ces deux hommes qui méprisent ta puissance et la mienne? Qui voudra désormais nous adorer? Va, perce de tes flèches ces deux cœurs insensibles : descends avec moi dans cette lie : je parlerai à Calypso. » Elle dit; et fendant les airs dans un nuage tout doré, elle se présenta à Calypso, qui, dans ce moment, étoit seule au bord d'une fontaine assez loin de sa grotte.
« Malheureuse déesse, lui dit-elle, l'ingrat Ulysse vous a méprisée, son fils, encore plus dur que lui, vous prépare un semblable mépris : mais l'Amour vient lui-même pour vous venger. Je vous le laisse : il demeurera parmi vos nymphes, comme autrefois l'enfant Bacchus fut nourri par les nymphes de 111e de Naxos. Télémaque le verra comme un enfant ordinaire; il ne pourra s'en défier, et il sentira bientôt son pouvoir. » Elle dit, et, remontant dans ce nuage doré d'où elle étoit sortie, elle laissa après elle une odeur d'ambroisie dont tous les bois de Calypso furent parfumés.
L'Amour demeura entre les bras de Calypso. Quoique déesse, elle sentit la flamme qui couloit déjà dans son sein. Pour se soulager, elle le donna aussitôt à la nymphe qui étoit auprès d'e'.le, nommée Eucharis. Mais, hélas! dans la suite, combien de fois se repentit-elle de l'avoir fait! D'abord rien ne paroissoit plus innocent, plus doux, plus aimable, plus ingénu et plus gracieux que cet enfant. A le voir enjoué, flatteur, toujours riant, on aurait cru qu'il ne pouvoit donner que du plaisir: mais à peine s'étoit-on fié à ses caresses, qu'on y senloit je ne sais quoi d'empoisonné. L'enfant malin et trompeur ne caressoil que pour trahir, et il ne rioit jamais que des maux cruels qu'il avoit faits, ou qu'il vouloit faire. Il n'osoit approcher de Mentor, dont la sévérité Pépouvantoit; et il sentoit que cet homme étoit invulnérable, en sorte qu'aucune de ses flèches n'aurait pu le percer. Pour les nymphes, elles sentirent bientôt les feux que cet enfant trompeur allume; mais elles cachoient avec soin la plaie profonde qui s'envenimoit dans leurs cœurs.
Cependant Télémaque, voyant cet enfant qui se jouoit avec les nymphes, fut surpris de sa "douceur et de sa beauté. Il l'embrasse, i. le prend tantôt sur ses genoux, tantôt entre ses bras; il sent en luimême *ane inquiétude dont il ne peut trouver la cause. Plus i. *:hercne à se jouer innocemment, plus il se trouble et s'amollit.
a Voyez- vous ces nymphes? disoit-il à Mentor : combien sont-elles différentes de ces femmes de l'Ile de Chypre, dont la beauté étoit choquante à cause de leur immodestie! Ces beautés immortelles montrent une innocence, une modestie, une simplicité qui charment. » Parlant ainsi, il rougissoit sans savoir pourquoi. Il ne pouvoit s'empêcher de parler: mais à peine avoit-il commencé, qu'il ne pouvoit continuer; ses paroles étoient entrecoupées, obscures, et quelquefois elles n'avoient aucun sens.
Mentor lui dit : « 0 Télémaque, les dangers de l'île de Chypre n'étoient rien, si on les compare à ceux dont vous ne vous défiez pas maintenant. Le vice grossier fait horreur : l'impudence brutale donne de l'indignation; mais la beauté modeste est bien plus dangereuse : en l'aimant, on croit n'aimer que la vertu; et insensiblement on se laisse aller aux appâts trompeurs d'une passion qu'on n'aperçoit que quand il n*est presque plus temps de l'éteindre. Fuyez, ô mon cher Télémaque, fuyez ces nymphes, qui ne sont si discrètes que pour mieux vous tromper; fuyez les dangers de votre jeunesse; mais surtout fuyez cet enfant que vous neconnoissez pas. C'est l'Amour, que Vénus, sa mère, est venue apporter dans cette île, pour se venger du mépris que vous avez témoigné pour le culte qu'on lui rend à Cythère : il a blessé le cœur de la déesse Calypso; elle est passionnée pour vous : il a brûlé toutes les nymphes qui l'environnent; vous brûlez vous-même, ô malheureux jeune homme, presque sans le savoir. »
Télémaque interrompoit souvent Mentor, en lui disant : «Pourquoi ne demeurerions-nous pas dans cette île? Ulysse ne vit plus; il doit être depuis longtemps enseveli dans les ondes : Pénélope, ne voyant revenir ni lui ni moi, n'aura pu résister à tant de prétendants : son père Icare l'aura contrainte d'accepter un nouvel époux. Retourneraije à Ithaque pour la voir engagée dans de nouveaux liens et manquant à la foi qu'elle avoit donnée à mon père? Les Ithaciens ont oublié Ulysse. Nous ne pourrions y retourner que pour chercher une mort assurée, puisque les amants de Pénélope ont occupé toutes les avenues du port, pour mieux assurer notre perte à notre retour. »
Mentor répondoit : a Voilà l'effet d'une aveugle passion. On cherche avec subtilité toutes les raisons qui la favorisent, et on se détourne de peur de voir toutes celles qui la condamnent. On n'est plus ingénieux que pour se tromper, et pour étouffer ses remords. Avez-vous oublié tout ce que les dieux ont fait pour vous ramener dans votre patrie? Comment ètes-vous sorti de la Sicile? Les malheurs que vous avez éprouvés en Egypte ne se sont-ils pas tournés tout à coup en prospérités? Quelle main inconnue vous a enlevé à tous les dangers qui menaçoient votre tête dans la ville de Tyr? Après tant de merveilles, ignorez-vous encore ce que les destinées vous ont préparé? Mais que dis-je? vous en êtes indigne. Pour moi, je pars, et je saurai bien sortir de cette Ile. Lâche fils d'un père si sage et si généreux, menez ici une vie molle et sans honneur au milieu des femmes; faites, malgré les dieux, ce que votre père crut indigne de lui. »
Ces paroles de mépris percèrent Télémaque jusqu'au fond du cœur