‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 85 sur 236 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

Il se sentoit attendri pour Mentor; sa douleur étoit mêlée de honte; ilcraignoit l'indignation et le départ de cet homme si sage à qui il devoit tant; mais une passion naissante, et qu'il ne connoissoit pas luimême, faisoit qu'il n'étoit plus la même homme, a Quoi donc! disoit-il à Mentor, les larmes aux yeux, vous ne comptez pour rien l'immortalité qui m'est offerte par la déesse? — Je compte pour rien, répondoit Mentor, tout ce qui est contre la vertu et contre .es ordres des dieux. La vertu vous rappelle dans votre patrie pour -evoir Ulysse et Pénélope; la vertu vous défend de vous abandonner à une folle passion. Les dieux, qui vous ont délivré de tant de périls pour vous préparer une gloire égale à celle de votre père, vous ordonnent de quitter cette île. L'Amour seul, ce honteux tyran, peut vous y retenir. Hé ! que feriezvous d'une vie immortelle, sans liberté, sans vertu, sans gloire? Cette vie seroit encore plus malheureuse, en ce qu'elle ne pourroit finir. »

Télémaque ne répondoit à ce discours que par des soupirs. Quelquefois il auroit souhaité que Mentor l'eût arraché malgré lui de cette Ile: quelquefois il lui tardoit que Mentor fût parti, pour n'avoir plus devant ses yeux cet ami sévère qui lui reprochoit sa foiblesse. Toutes ces pensées secrètes agitoient tour à tour son cœur, et aucune n'y étoit constante: son cœur étoit comme la mer, qui est le jouet de tous les vents contraires. Il demeuroit souvent étendu et immobile sur le rivage de la mer; souvent dans le fond de quelque bois sombre, versant des larmes amères, et poussant des cris semblables aux rugissement d'un lion. Il étoit devenu maigre; ses yeux creux étoient pleins d'un feu dévorant; aie voir pâle, abattu et défiguré, on auroit cru que ce n'étoit point Télémaque. Sa beauté, son enjouement, sa noble fierté s'enfuyoient loin de lui. Il périssoit : tel qu'une fleur qui, étant épanouie le matin, répandoit ses doux parfums dans la campagne, et se flétrit peu à peu vers le soir; ses vives couleurs s'effacent; elle languit, elle se dessèche, et sa belle tête se penche, ne pouvant plus se soutenir : ainsi le fils d'Ulysse étoit aux portes de la mort.

Mentor, voyant que Télémaque ne pouvoit résister à la violence de sa passion, conçut un dessein plein d'adresse pour le délivrer d'un si grand danger. Il avoit remarqué que Calypso aimoit éperdument Télémaque, et que Télémaque n'aimoit pas moins la jeune nymphe Eucharis; car le cruel Amour, pour tourmenter les mortels, fait qu'on n'aime guère la personne dont on est aimé. Mentor résolut d'exciter la i,alousie de Calypso. Eucharis devoit emmener Télémaque dans une chasse. Mentor dit à Calypso : « J'ai remarqué dans Télémaque une passion pour la chasse, que je h'avois jamais vue en lui; ce plaisir commence à le dégoûter de tout autre : il n'aime plus que les forêts et les montagnes les plus sauvages. Est-ce vous, ô déesse, qui lui inspirez cette grande ardeur? »

Calypso sentit un dépit cruel en écoutant ces paroles, et elie ne put se retenir, a Ce Télémaque, répondit-elle, qui a méprisé tous les plaisirs de l'île de Chypre, ne peut résisler à la médiocre beauté d'une :1e mes nymphes. Comment ose-t-il se vanter d'avoir fait tant d'actions merveilleuses, lui 'lont le cœur s'amollit lâchement par la volupté, et

qui ne semble né que pour passer une vie obscuie au milieu des femmes? "Mentor, remarquant avec plaisir combien la jalousie trouLloit le cœur de Calypso, n'en dit pas davantage, de peur de la mettre en défiance de lui; il lui montroit seulement un visage triste et abattu. La déesse lui découvrait ses peines sur toutes les choses qu'elle vo voit; et elle faisoit sans cesse des plaintes nouvelles. Cette chasse, dont Mentor l'avoit avertie, acheva de la mettre en fureur. Elle sut que Télémaque n'avoit cherché qu'à se dérober aux autres nymphes pour parler à Eucharis. On proposoit même déjà une seconde chasse, et elle prévoyoit qu'il feroit comme dans la première. Pour rompre les mesures de Télémaque, elle déclara qu'elle en vouloit être. Puis tout à coup, ne pouvant modérer son ressentiment, elle lui parla ainsi :

a. Est-ce donc ainsi, ô jeune téméraire, que tu es venu dans mon île pour échapper au juste naufrage que Neptune te préparoit, et à la vengeance des dieux? N'es-tu entré dans cette île, qui n'est ouverte à aucun mortel, que pour mépriser ma puissance et l'amour que je t'ai témoigné ! O divinités de l'Olympe et du Styx, écoutez une malheureuse déesse ! Hâtez-vous de confondre ce perfide, cet ingrat, cet impie. Puisque tu es encore plus dur et plus injuste que ton père, puisses-tu souffrir des maux encore plus longs et plus cruels que les siens ! Non, non, que jamais tu ne revoies ta patrie, cette pauvre et misérable Ithaque, que tu n'as point eu honte de préférer à l'immortalité! ou plutôt que tu périsses, en la voyant de loin, au milieu de la mer, et que ton corps, devenu le jouet des flots, soit rejeté, sans espérance de sépulture, sur le sable de ce rivage! Que mes yeux le voient mangé par les vautours! Celle que tu aimes le verra aussi: elle le verra; elle en aura !e cœur déchiré; et son désespoir fera mon bonheur ! »

En parlant ainsi, Calypso avoit les yeux rouges et enflammés: ses regards ne s'arrêtoient jamais en aucun endroit; ils avoient je ne sais quoi de sombre et de farouche. Ses joues tremblantes étoient couvertes de taches noires et livides; elle changeoit à chaque moment de couleur. Souvent une pâleur mortelle se répandoit sur tout son visage : ses larmes ne couloient plus comme autrefois avec abondance : la rage et le désespoir sembloient en avoir tari la source, et à peine en couloit-il quelqu'une sur ses joues. Sa voix étoit rauque , tremblante et entrecoupée. Mentor observoit tous ses mouvements, et ne parloitplus à Télémaque. Il le traitoit comme un malade désespéré qu'on abandonne; il jetoit souvent sur lui des regards de compassion.

Télémaque sentoit combien il étoit coupable et indigne de l'amitié de Mentor. Il n'osoit lever les yeux, de peur de rencontrer ceux de son ami, dont le silence même le condamnoit. Quelquefois il avoit envie d'aller se jeter à son cou, et de lui témoigner combien il étoit touché de sa faute : mais il étoit retenu tantôt par une mauvaise honte, et tantôt par une crainte d'aller plus loin qu'il ne vouloit pour se tirer du péril, car le péril lui sembloit doux, et il ne pouvoit encore se résoudre à vaincre sa folle passion.

Les dieux et les déesses de l'Olympe, assemblés dans un profond silence, avoient les yeux attachés sur l'île de Calypso, pour voir qui

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