LIVRE VI
— Mentor m'abandonne ! c'est fait de moi ! s'écria Télémaque. 0 Eucharis, si Mentor me quitte, je n'ai plus que vous. » Ces paroles lui échappèrent dans le transport de sa passion. Il vit le tort qu'il avoit eu en les disant; mais il n'avoit pas été libre de penser au sens de ses paroles. Toute ia troupe étonnée demeura dans le silence. Eucharis rougissant et baissant les yeux, demeuroit derrière tout interdite, sari oser se montrer. Mais pendant que la honte étoit sut son visage, l| joie étoit au fond de son cœur. Télémaque ne se comprenoit plus luimême, et ne pouvoit croire qu'il eût parlé si indiscrètement. Ce qu'il avoit fait lui paroissoit comme un songe dont il demeuroit confus et troublé.
Calypso, plus furieuse qu'une lionne à qui on a enlevé ses petits, couroit au travers de la forêt, sans suivre aucun chemin, et ne sachant où elle alloit. Enfin elle se trouva à l'entrée de sa grotte, où Mentor l'attendoit. «Sortez de mon île, dit-elle, ô étrangers, qui êtes venus troubler mon repos: loin de moi ce jeune insensé! Et vous, imprudent vieillard, vous sentirez ce que peut le courroux d'une déesse, si vous ne l'arrachez d'ici tout à l'heure. Je ne veux plus le voir; je ne veux plus souffrir qu'aucune de mes nymphes lui parle ni le regarde. J'en jure par les ondes du Styx, serment qui fait trembler les dieux mêmes. Mais apprends, Télémaque, que tes maux ne sont pas finis : ingrat, tu ne sortiras de mon île que pour être en proie à de nouveaux malheurs. Je serai vengée; tu regretteras Calypso, mais en vain. Neptune, encore irrité contre ton père, qui l'a offensé en Sicile, et sollicité par Vénus, que tu as méprisée dans l'île de Chypre, te prépare d'autres tempêtes. Tu verras ton père, qui n'est pas mort; mais tu le verras sans le connoître. Tu ne te réuniras avec lui en Ithaque qu'après avoir été le jouet de la plus cruelle fortune. Va: je conjure les puissances célestes de me venger. Puisses-tu, au milieu des mers, suspendu aux pointes d'un rocher et frappé de la foudre, invoquer en vain Calypso, que ton supplice comblera de joie! »
Ayant dit ces paroles, son esprit agité étoit déjà prêt à prendre des résolutions contraires. L'Amour rappela dans son cœur le désir de retenir Télémaque. «Qu'il vive, disoit-elle en elle-même, qu'il demeure ici; peut-être qu'il sentira enfin tout ce que j'ai fait pour lui. Eucharis ne sauroit, comme moi, lui donner l'immortalité. O trop aveugle Calypso! tu t'es trahie toi-même par ton serment : te voilà engagée, et les ondes du Styx, par lesquelles tu as juré, ne te permettent plus aucune espérance. » Personne n'entendoit ces paroles; mais on voyoit sur son visage les Furies peintes; et tout le venin empesté du noir Cocyte sembloit s'exhaler de son cœur.
Télémaque en fut saisi d'horreur. Elle le comprit; car qu'est-ce que l'amour jaloux ne devine pas? et l'horreur de Télémaque redoubla les transports de la déesse. Semblable à une bacchante qui remplit l'air de ses hurlements et qui en fait retentir les hautes montagnes de Thrace, elle court au travers des bois avec un dard en main, appelant toutes ses nymphes, et menaçant de percer toutes celles qui ne la suivront pas. Elles courent en foule, effrayées de cette menace. Eucharis
FÉNELON. — I. fi
même s'avance les larmes aux yeux, et regardant de loin ïélémaque, à qui elle n'ose plus parler. La déesse frémit en la voyant auprès d'elle; et, loin de s'apaiser par la soumission de cette nymphe, elle ressent une nouvelle fureur, voyant que l'affliction augmente la beauté d'Eucharis.
Cependant Télémaque étoit demeuré seul avec Mentor. Il embrasse ses genoux (car il n'osoit l'embrasser autrement ni le regarder) ; il verse un torrent de larmes; il veut parler, la voix lui manque; les paroles lui manquent encore davantage; il ne sait ni ce qu'il doit faire, ni ce qu'il fait, ni ce qu'il veut. Enfin il s'écrie : « 0 mon vrai père, ô Mentor, délivrez-moi de tant de maux I Je ne puis ni vous abandonner ni vous suivre. Délivrez-moi de tant de maux, délivrez-moi de moimême; donnez-moi la mort. »
Mentor l'embrasse, le console, l'encourage, lui apprend à se supporter lui-même, sans flatter sa passion , et lui dit : a Fils du sage Ulysse, que les dieux ont tant aimé, et qu'ils aiment encore, c'est par un effet de leur amour que vous souffrez des maux si horribles. Celui qui n'a point senti sa foiblesse et la violence de ses passions n'est point encore sage; car il ne se connott point encore et ne sait point se défier de soi. Les dieux vous ont conduit comme par la main jusqu'au bord de l'abîme, pour vous en montrer toute la profondeur, sans vous y laisser tomber. Comprenez maintenant ce que vous n'auriez jamais compris si vous ne l'aviez éprouvé. On vous auroit parlé des trahisons de l'Amour, qui flatte pour perdre, et qui, sous une apparence de douceur, cache les plus affreuses amertumes. Il est venu, cet enfant plein de charmes, parmi les Ris, les Jeux et les Grâces. Vous l'avez vu; il a enlevé votre cœur, et vous avez pris plaisir à le lui laisser enlever. Vous cherchiez des prétextes pour ignorer la plaie de votre cœur; vous cherchiez à me tromper et à vous flatter vous-même : vous ne craigniez rien. Voyez le fruit de votre témérité : vous demandez maintenant la mort, et c'est l'unique espérance qui vous reste. La déesse troublée ressemble à une Furie infernale; Eucharis brûle d'un feu plus cruel que toutes les douleurs de la mort; toutes ces nymphes jalouses sont prêtes à s'entre-déchirer : et voilà ce que fait le traître Amour, qui parott si doux! Rappelez tout votre courage. A quel point les dieux vous aiment-ils, puisqu'ils vous ouvrent un si beau chemin pour fuir l'Amour, et pour revoir votre chère patrie ! Calypso elle-même est contrainte de vous chasser, le vaisseau est tout prêt; que tardons-nous à quitter cette île où la vertu ne peut habiter?»
En disant ces paroles, Mentor le prit par la main, et l'entraînoit vers le rivage. Télémaque suivoit à peine, regardant toujours derrière lui. Il considéroit Eucharis, qui s'éloignoit de lui. Ne pouvant voir son visage, il regardoit ses beaux cheveux noués, ses habits flottants et sa noble démarche- Il auroit voulu pouvoir baiser les traces de ses pas. Lors même qu'il la perdit de vue, il prêtoit encore l'oreille, s'imaginant entendre sa voix. Quoique absente, il la voyoit; elle étoit peinte et comme vivante devant ses yeux : il croyoit même parler à elle ne sachant plus où il étoit. et D.e pouvant écouter Mentor