LIVRE VI
serait victorieux, ou de Minerve ou de l'Amour. L'Amour, en se jouant avec les nymphes, avoit mis tout en feu dans l'île. Minerve, sous la figure de Mentor, se servoit de la jalousie, inséparable de l'amour, contre l'Amour même. Jupiter avoit résolu d'être le spectateur de ce combat, et de demeurer neutre.
Cependant Eucharis, qui craignoit que Télémaque ne lui échappât, asoit de mille artifices pour le retenir dans ses liens. Déjà elle alloit partir avec lui pour la seconde chasse , et elle étoit vêtue comme Diane Vénus et Cupidon avoient répandu sur elle de nouveaux charmes; en sorte que ce jour-là sa beauté effaçoit celle de la déesse Calypso même. Calypso, la regardant de loin, se regarda en même temps dans la plus claire de ses fontaines, et elle eut honte de se voir. Alors elle se cacha au fond de sa grotte, et parla ainsi toute seule :
« Il ne me sert donc de rien d'avoir voulu troubler ces deux amants, en déclarant que je veux être de cette chasse! En serai-je? irai-je la faire triompher, et faire servir ma beauté à relever la sienne? Faudra-t-il que Télémaque, en me voyant, soit encore plus passionné pour son Eucharis? 0 malheureuse! qu'ai-je fait? Non, je n'y irai pas, ils n'y iront pas eux-mêmes; je saurai bien les en empêcher. Je vais trouver Mentor; je le prierai d'enlever Télémaque : il le remmènera à Ithaque. Mais que dis-je? et que deviendrai-je quand Télémaque sera parti? Où suis-je? que reste-t-il à faire? 0 cruelle Vénus! Vénus, vous m'avez trompée! ô perfide présent que vous m'avez fait! Pernicieux enfant! Amour empesté! je ne t'avois ouvert mon cœur que dans l'espérance de vivre heureuse avec Télémaque, et tu n'as porté dans ce cœur que trouble et que désespoir! Mes nymphes sont révoltées contre moi. Ma divinité ne me sert plus qu'à rendre mon malheur éternel. Oh ! si j'étois libre de me donner la mort pour finir mes douleurs ! Télémaque, il Faut que tu meures, puisque je ne puis mourir ! Je me vengerai de tes ingratitudes : ta nymphe le verra, et je te percerai à ses yeux. Mais je m'égare. O malheureuse Calypso ! que veuxtu? faire périr un innocent que tu as jeté toi-même dans cet abîme de malheurs ? C'est moi qui ai mis le flambeau fatal dans le sein du chaste Télémaque. Quelle innocence! quelle vertu! quelle horreur du vice ! quel courage contre les honteux plaisirs ! Falloit-il empoisonner son cœur? Il m'eût quittée ! Ké bien ! ne faudra-t-il pas qu'il me quitte, ou que je le voie, plein de mépris pour moi , ne vivant plus que pour ma rivale? Non, non, je ne souffre que ce que j'ai bien mérité. Pars, Télémaque, va-t'en au delà des mers : laisse Calypso sans consolation, ne pouvant supporter la vie ni trouver la mort: laisse la inconsolable, couverte de honte, désespérée, avec ton orgueilleuse Eucharis. »
Elle parloit ainsi seule dans sa grotte; mais tout à coup elle sort impétueusement. * Où êtes-vous, ô Mentor? dit-elle. Est-ce ainsi que vous soutenez Télémaque contre le vice auquel il succombe ? Vous dormez, pendant que l'Amour veille contre vous. Je ne puis souffrir plus longtemps cette lâche indifférence que vous témoignez. Verrez-vous toujours tranquillement le fils d'Ulysse déshonorer son père, et négliger sa haute destinée? Est-ce à vc::s ou à moi que ses parents ont confié sa
conduite? C est moi qui cherche les moyens de guérir son cœur; et vous, ne ferez-vous rien? Il y a, dans le lieu le plus reculé de cette forêt, de grands peupliers propres à construire un vaisseau; c'est là qu'Ulysse fit celui dans lequel il sortit de cette île. Vous trouverez au même endroit une profonde caverne où sont tous les instruments nécessaires pour tailler et pour joindre toutes les pièces d'un vaisseau. »
A peine eut-elle dit ces paroles, qu'elle s'en repentit. Mentor ne perdit pas un moment : il alla dans cette caverne, trouva les instruments, abattit les peupliers, et mit en un seul jour un vaisseau en état de voguer. C'est que la puissance et l'industrie de Minerve n'ont pas besoin d'un grand temps pour achever les plus grands ouvrages.
Calypso se trouva dans une grande peine d'esprit : d'un côté, elle vouloit voir si le travail de Mentor s'avançoit; de l'autre, elle ne pouvoit se résoudre à quitter la chasse, où Eucharis auroit été en pleine liberté avec Télémaque. La jalousie ne lui permit jamais de perdre de vue les deux amants: mais elle tâchoit de tourner lâchasse du côté où elle savoit que Mentor faisoit le vaisseau. Elle entendoit les coups de hache et de marteau; elle prêtoit l'oreille; chaque coup la faisoit frémir. Mais, dans le moment même, elle craignoit que cette rêverie ne lui eût dérobé quelque signe ou quelque coup d'oeil de Télémaque à la jeune nymphe.
Cependant Eucharis disoit à Télémaque d'un ton moqueur: a Ne craignez-vous point que Mentor ne vous blûme d'être venu à la chasse sans lui? Oh! que vous êtes à plaindre de vivre sous un si rude maître ! Rien ne peut aloucir son austérité; il affecte d'être ennemi de tous les plaisirs; il ne peut souffrir que vous en goûtiez aucun; il vous fait un crime des choses les plus innocentes. Vous pouviez dépendre de lui pendant que vous étiez hors d'état de vous conduire vous-même; mais, après avoir montré tant de sagesse, vous ne devez plus vous laisser traiter en enfant. »
Ces paroles artificieuses percoient le coeur de Télémaque et le remplissoient de dépit contre Mentor, dont il vouloit secouerlejoug.il craignoit de le revoir, et ne répondoit rien à Eucharis, tant il étoit troublé. Enfin, vers le soir, la chasse s'étant passée de part et d'autre dans une contrainte perpétuelle, on revint par un coin de la forêt assez voisin du lieu où Mentor avoit travaillé tout le jour. Calypso aperçut de loin le vaisseau achevé; ses yeux se couvrirent à l'instant d'un épais nuage, semblable à celui de la mort. Ses genoux tremhants se déroboient sous elle; une froide sueur courut par tous les membres de son corps; elle fut contrainte de s'appuyer sur les nymphes qui l'environnoient, et Eucharis lui tendant la main pour la soutenir, elle la repoussa en jetant sur elle un regard terrible.
Télémaque, qui vit ce vaisseau, mais qui ne vit point Mentor, parce qu'il s'étoit déjà retiré, ayant fini son travail, demanda à la déesse à qui étoit ce vaisseau, et à quoi on le destinoit. D'abord elle ne put répondre; mais enfin elle dit : a C'est pour renvoyer Mentor que je l'ai fait faire; vous ne serez plus embarrassé par cet ami sévère, qui s'oppose à votre bonheur, et qui seroit jaloux si vous deveniez immortel.