‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 92 sur 236 · livre vn · texte numérisé non relu

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reste, il ne buvoit jamais d'autre eau que celle qu'il puisoit lui-même dans une fontaine qui étoit renfermée dans un endroit de son palais dont il gardoit toujours la clef. Quoiqu'il parût si rempli de confiance pour Astarbé, il ne laissoit pas de se précautionner contre elle; il la faisoit toujours mange»1 et boire avant lui de tout ce qui devoit servir à son repas, afin qu'il ne pût point être empoisonné sans elle, et qu'elle n'eût aucune espérance de vivre plus longtemps que lui. Mais elle prit du contre-poison qu'une vieille femme, encore plus méahante qu'elle, et qui étoit la confidente de ses amours, lui avoit fourni; après quoi elle ne craignit plus d'empoisonner le roi.

« Voici comment elle y parvint. Dans le moment où ils alloient commencer leur repas, cette vieille dont j'ai parlé fit tout à coup du bruit à une porte. Le roi, qui croyoit toujours qu'on alloit le tuer, se trouble et court à cette porte pour voir si elle est assez bien fermée. La vieille se retire; le roi demeure interdit et ne sachant ce qu'il doit croire de ce qu'il a entendu; il n'ose pourtant ouvrir la porte pour s'éclaircir. Astarbé le rassure, le flatte et le presse de manger; elle avoit déjà jeté du poison dans sa coupe d'or pendant qu'il étoit allé à la porte. Pygmalion , selon sa coutume , ia fit boire la première ; elle but sans crainte, se fiant au contre-poison. Pygmalion but aussi, et peu de temps après il tomba dans une défaillance.

a Astarbé, qui le connoissoit capable de la tuer sur le moindre soupçon, commença à déchirer ses habits, à arracher ses cheveux et à pousser des cris lamentables ; elle embrassoit le roi mourant; elle le tenoit serré entre ses bras; elle l'arrosoit d'un torrent de larmes, car les larmes ne coûtoient rien à cette femme artificieuse. Enfin, quand elle vit que les forces du roi étoient épuisées et qu'il étoit comme agonisant, dans la crainte qu'il ne revînt et qu'il ne voulût la faire mourir avec lui, elle passa des caresses et des plus tendres marques d'amitié à la plus horrible fureur; elle se jeta sur lui et l'éiouffa. Ensuite elle arracha de son doigt l'anneau royal, lui ôta le diadème et fit entrer Joazar, à qui elle donna l'un et l'autre. Elle crut que tous ceux qui avoient été attachés à elle ne manqueroient pas de suivre sa passion, et que son amant seroit proclamé roi. Mais ceux qui avoient été les plus empressés à lui plaire étoient des esprits bas et mercenaires, qui étoient incapables d'une sincère affection; d'ailleurs ils manquoient de courage et craignoient les ennemis qu'Astarbé s'étoit attirés; enfin ils ciaignoient encore plus la hauteur, la dissimulation et la cruauté de cette femme impie : chacun, pour sa propre sûreté, désiroit qu'elle périt.

« Cependant tout le palais est plein d'un tumulte affreux, on entend partout les cris de ceux qui disent : « Le roi est mort. » Les uns sont effrayés, les autres courent aux armes; tous paroissent en peine des suites, mais ravis de cette nouvelle. La renommée la fait voler de bouche en bouche dans toute la grande ville deTyr, et il ne se trouve pas un seul homme qui regrette le roi; sa mort est la délivrance et la consolation de tout le peuple.

* Narbal, frappé d'un coup si terrible, déplore en homme de bien le

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malheur de Pygmalion, qui s'étoit trahi lui-même en se livrant à l'impie Astarbé, et qui avoit mieux aimé être un tyran monstrueux, que d'être, selon le devoir d'un roi, le père de son peuple. Il songea au bien de l'État et se hâta de rallier tous les gens de bien, pour s'opposer à Astarbé, sous laquelle on auroit vu un règne encore plus dur que celui qu'on voyoit finir.

a Narbal savoit que Baléazar ne fut point noyé quand on le jeta dans la mer. Ceux qui assurèrent à Astarbé qu'il étoit mort parlèrent ainsi croyant qu'il l'étoit; mais, à la faveur de la nuit, il s'étoit sauvé en nageant, et des marchands de Crète, touchés de compassion, l'avoient reçu dans leurs barques. Il n'avoit pas osé retourner dans le royaume du roi son père, soupçonnant qu'on avoit voulu le faire périr, et craignant autant la cruelle jalousie de Pygmalion que les artifices d'Astarbé. Il demeura longtemps errant et travesti sur les bords de la mer, en Syrie, où les marchands crétois l'avoient laissé; il fut même obligé de garder un troupeau pour gagner sa vie. Enfin il trouva moyen de faire savoir à Narbal l'état où il étoit; il crut pouvoir confier son secret et sa vie à un homme d'une vertu si éprouvée. Narbal, maltraité par le père, ne laissa pas d'aimer le fils et de veiller pour ses intérêts : mais il n'en prit soin que pour l'empêcher de manquer jamais à ce qu'il devoit à son père, et il l'engagea à souffrir patiemment sa mauvaise fortune.

<t Baléazar avoit mandé à Narbal : « Si vous jugez que je puisse vous « aller trouver, envoyez-moi un anneau d'or, et je comprendrai aussitôt « qu'il sera temps de vous aller joindre. » Narbal ne jugea point à propos, pendant la vie de Pygmalion, de faire venir Baléazar; il auroit tout hasardé pour la vie du prince et pour la sienne propre, tant il étoit difficile de se garantir des recherches rigoureuses de Pygmalion. Mais aussitôt que ce malheureux roi eut fait une fin digne de ses crimes, Narbal se hâta d'envoyer l'anneau d'or à Baléazar. Baléazar partit aussitôt, et arriva aux portes de Tyr dans le temps que toute la ville étoit en trouble pour savoir qui succéderoit à Pygmalion. Baléazar fut aisément reconnu par les principaux Tyriens et par tout le peuple. On l'aimoit, non pour l'amour du feu roi son père, qui étoit haï universellement, mais à cause de sa douceur et de sa modération. Ses longs malheurs mêmes lui donnoient je ne sais quel éclat qui relevoit toutes ses bonnes qualités et qui attendrissoit tous les Tyriens en sa faveur.

« Narbal assembla les chefs du peuple, les vieillards qui formoient le conseil, et les prêtres de la grande déesse de Phénicie. Ils saluèrent Baléazar comme leur roi, et le firent proclamer par des hérauts. Le peuple répondit par mille acclamations de joie. Astarbé les entendit lu fond du palais, où elle étoit renfermée avec son lâche et infâme Joazar. Tous les méchants dont elle s'étoit servie pendant la vie de Pygmalion l'avoient abandonnée; car les méchants craignent les méchants, s'en défient, et ne souhaitent point de les voir en crédit. Les jiommes corrompus connoissent combien leurs semblables abuseroient de l'autorité, et quelle serait leur violence. Mais pour les bons, les méchants s'en accommodent mieux, parce qu'au moins ils espèrent trou-

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