LIVRE VII
silence, le laissoit parler : car les fautes qu'il avoit faites dans fPn de Calypso augmentèrent beaucoup sa sagesse. Il se défîoit de luimême; il sentoit le besoin de suivre toujours les sages conseils de Mentor, et quand il ne pouvoit lui parler pour lui demander ses avis, du moins il consultoit ses yeux et tàchoit de deviner toutes ses pensées.
Le commandant phénicien, arrêtant ses yeux sur Télémaque, croyoit se souvenir de l'avoir vu; mais c'étoit un souvenir confus qu'il ne pouvoit démêler : a Souffrez, lui dit-il, que je vous demande si vous vous souvenez de m'avoir vu autrefois, comme il me semble que je me souviens de vous avoir vu. Votre visage ne m'est point inconnu, il m'a d'abord frappé ; mais je ne sais où je vous ai vu : votre mémoire aidera peut-être la mienne. »
Alors Télémaque lui répondit avec un étonnement mêlé de joie : a Je suis en vous voyant comme vous êtes à mon égard : je vous ai vu , je vous reconnois, mais je ne puis me rappeler si c'est en Egypte ou à Tyr. » Alors ce Phénicien, tel qu'un homme qui se réveille le matin et qui rappelle peu à peu de loin le songe fugitif qui a disparu à son réveil, s'écria tout à coup : « Vous êtes Télémaque, que Narbal prit en amitié lorsque nous revînmes d'Egypte. Je suis son frère, dont il vous aura sans doute parlé souvent. Je vous laissai entre ses mains après l'expédition d'Egypte; il me fallut aller au delà de toutes les mers, dans la fameuse Bétique, auprès des colonnes d'Hercule. Ainsi je ne fis que vous voir, et il ne faut pas s'étoi»er si j'ai eu tant de peine à vous reconnoltre d'abord.
— Je vois bien, répondit Télémaque, que vous êtes Adoam. Je ne fis presque alors que vous entrevoir; mais je vous ai connu par les entretiens de Narbal. 0 quelle joie de pouvoir apprendre par vous des nouvelles d'un homme qui me sera toujours si cher! Est-il toujours à Tyr? Ne souffre-t-il point quelque cruel traitement du soupçonneux et barbare Pygmalion? » Adoam répondit en l'interrompant : «Sachez, Télémaque, que la fortune favorable vous confie à un homme qui prendra toute sorte de soins de vous. Je vous ramènerai dans l'île d'Ithaque avant que d'aller en Épire; et le frère de Narbal n'aura pas moins d'amitié pour vous que Narbal même. »
Ayant parlé ainsi, il remarqua que le vent qu'il attendoit commençoit à souffler: il fît lever les ancres, mettre les voiles et fendre la mer à force de rames. Aussitôt il prit à part Télémaque et Mentor pour les entretenir.
a Je vais, dit- il, regardant Télémaque, satisfaire votre curiosité. Pygmalion n'éit plus : les justes dieux en ont délivré la terre. Comme il ne se fioit à personne, personne ne pouvoit se fier à lui. Les bons se contentoient de gémir et de fuir ses cruautés sans pouvoir se résoudre à lui faire aucun mal; les méchants ne croyoient pouvoir assurer leurs vies qu'en finissant la sienne : il n'y avoit point de Tyrien qui ne fût chaque jour en danger d'être l'objet de ses défiances. Ses gardes mêmes étoient plus exposés que les autres : comme sa vie étoit entre leurs mains, il les craignoit plus que tout le reste des hommes; et,
sur le moindre soupçon, i! les sacrifioit à sa sûreté. Ainsi, à force de chercher sa sûreté, il ne pouvoit plus la trouver. Ceux qui étoient les dépositaires de sa vie étoient dans un péril continuel par sa défiance, et ils ne pouvoient se tirer d'un état si horrible qu'en prévenant, par la mort du tyran, ses cruels soupçons.
« L'impie Astarbé, dont vous avez ouï parler si souvent, fut la pre« mière à résoudre la perte du roi. Elle aima passionnément un jeûna Tyrien fort riche, nommé Joazar: elle espéra de le mettre sur le trône l'on r réussir dans ce dessein, elle persuada au roi que l'aîné de ses deux fils nommé Phadaêl, impatient de succéder à son père, avoit conspiré contre lui; elle trouva de faux témoins pour prouver la conspiration. Le malheureux roi fit mourir son fils innocent. Le second, nommé Baléazar, fut envoyé à Samos, sous prétexte d'apprendre les mœurs et les sciences de la Grèce, mais en effet parce qu'Astarbé fil entendre au roi qu'il falloit l'éloigner de peur qu'il ne prît des liaisons avec les mécontents. A peine fut-il parti que ceux qui conduisoient le vaisseau, ayant été corrompus par cette femme cruelle, prirent leurs mesures pour faire naufrage pendant la nuit; ils se sauvèrent en nageant jusqu'à des barques étrangères qui les attendoient, et ils jetèrent le jeune prince au fond de la mer.
« Cependant les amours d' Astarbé n'étoient ignorées que de Pygmalion, et il s'imaginoit qu'elle n'aimeroit jamais que lui seul. Ce prince si défiant étoit ainsi plein d'une aveugle confiance pour cette méchante femme : c'étoit l'amour qui l'aveugloit jusqu'à cet excès. En même temps l'avarice lui fit chercher des prétextes pour faire mourir Joazar, dont Astarbé étoit passionnée; il ne songeoit qu'à ravir les richesses de ce jeune homme.
« Mais pendant que Pygmalion était en proie à la défiance, à l'amout et à l'avarice, Astarbé se hâta de lui ôter la vie. Elle crut qu'il avoit peut-être découvert quelque chose de ses infâmes amours avec ce jeune homme. D'ailleurs, elle savoit que l'avarice seule suffiroit pour porter le roi à une action cruelle contre Joazar; elle conclut qu'il n'y avoit pas un moment à perdre pour le prévenir. Elle voyoit les principaux officiers du palais prêts à tremper leurs mains dans le sang du roi ; elle entendoit parler tous les jours de quelque nouvelle conjuration; mais elle craignoit de se confier à quelqu'un par qui elle seroit trahie. Enfin, il lui parut plus assuré d'empoisonner PygmaLon.
a II mangeoit le plus souvent tout seul avec elle et apprêtoit lui-mêm» tout ce. qu'il devoit manger, ne pouvant se fier qu'à ses propres mains 11 se renfermoit dans l'endroit le plus reculé de son palais pour mieux cacher sa défiance et pour n'être jamais observé quand il préparoit ses repas; il n'osoit plus chercher aucun des plaisirs de la table; il ne pouvoit se résoudre à manger aucune des choses qu'il ne savoit pas apprête» lui-même. Ainsi, non-seulement toutes les viandes cuites avec des ra goûts par des cuisiniers, mais encore le vin, le pain, le sel, l'huile le lait et tous les autres aliments ordinaires, ne pouvoient être de son usage : il ne mangeoit que des fruits qu'il avoit cueillis lui-même dans son jardin, ou des légumes qu'il avoit semés et qu'il faisoit cuire. Au