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« une «mit précipitée? La vie est si courte! et il semble qu'elle leur « paroisse trop longue ! Sont-ils sur la terre pour se déchirer les uns « les autres, et pour se rendre mutuellement malheureux? »
« Au reste, ces peuples de la Bétique ne peuvent comprendre qu'oc admire tant les conquérants qui subjuguent les grands empires. Quelle folie, disent-ils, de mettre son bonheur à gouverner les autres hommes, dont le gouvernement donne tant de peine, si on veut les gouverner avec raison et suivant la justice! Mais pourquoi prendre plaisir a les gouverner malgré eux ? C'est tout ce qu'un homme sage peut faire, que de vouloir s'assujettir à gouverner un peuple docile dont les dieux l'ont chargé, ou un peuple qui le prie d'être comme son père et son pasteur. Mais gouverner les peuples contre leur volonté, c'est se rendre très-misérable, pour avoir le faux honneur de les tenir dans l'esclavage. Un conquérant est un homme que les dieux, irrités contre le genre humain, ont donné à la terre dans leur colère, pour ravager les royaumes, pour répandre partout l'effroi, la misère, le désespoir, et pour faire autant d'esclaves qu'il y a d'hommes libres. Un homme qui cherche la gloire ne la trouve-t-il pas assez en conduisant avec sagesse ce que les dieux ont mis dans ses mains? Croit-il ne pouvoir mériter des louanges, qu'en devenant violent, injuste, hautain, usurpateur, et tyrannique sur tous ses voisins? Il ne faut jamais songer à la guerre que pour défendre sa liberté. Heureux celui qui, n'étant point esclave d'autrui, n'a point la folle ambition de faire d'autrui son esclave! Ces grands conquérants, qu'on nous dépeint avec tant de gloire, ressemblent à ces fleuves débordés qui paroissent majestueux, mais qui ravagent toutes les fertiles campagnes qu'ils devroient seulement arroser. »
Après qu'Adoam eut fait cette peinture de la Bétique, Télémaque, charmé, lui fit diverses questions curieuses, a Ces peuples, lui dit-il, boivent-ils du vin? — Us n'ont garde d'en boire, reprit Adoam, car ils n'ont jamais voulu en faire. Ce n'est pas qu'ils ^manquent de raisins; aucune terre n'en porte de plus délicieux; mais ils se contentent de manger le raisin comme les autres fruits, et ils craignent le vin comme le corrupteur des hommes. C'est une espèce de poison, disent-ils, qui met en fureur: il ne fait pas mourir l'homme, mais il le rend bête. Les hommes peuvent conserver leur santé et leur force sans vin; avec le vin, ils courent risque de ruiner leur santé, et de perdre les bonnes mœurs. »
Télémaque disoit ensuite : « Je voudrois bien savoir quelles lois règlent les mariages dans cette nation. — Chaque homme, répondoit Adoam, ne peut avoir qu'une femme, et il faut qu'il la garde tant qu'elle vit. L'honneur des hommes, en ce pays, dépend autant de leur fidélité à l'égard de leurs femmes, que l'honneur des femmes dépend, chez les autres peuples, de leur fidélité pour leurs maris. Jamais peuple ne fut si honnête ni si jaloux de la pureté. Les femmes y sont belles et agréables, mais simples, modestes et laborieuses. Les mariages y sont paisibles, féconds, sans tache. Le mari et la femme semblent n'être plus qu'ur.e seule personne en deux corps différents. Fénei.on. — i, 6
Le mari et la femme partagent ensemble tous les soins domestiques; le mari règle toutes les affaires du dehors; la femme se renferme dans son ménage; elle soulage son mari; elle paroît n'être faite que pour lui plaire: elle gagne sa confiance, et le charme moins par sa beauté que par sa vertu. Ce vrai charme de leur société dure autant que leur vie. La sobriété, la modération et les mœurs pures de ce peuple lui donnent une vie longue et exempte de maladies. On y voit des vieillards de cent et de six-vingts ans, qui ont encore de la gaieté et de la vigueur.
— Il me reste, ajoutoitTélémaque, à savoir comment ils font pour éviter la guerre avec les autres peuples voisins. — La nature, dit Adoam, les a séparés des autres peuples d'un côté par la mer, et de l'autre par de hautes montagnes du côté du nord. D'ailleurs les peuples voisins les respectent à cause de leur vertu. Souvent les autres peuples, ne pouvant s'accorder entre eux, les ont pris pour juges de leurs différends, et leur ont confié les terres et les villes qu'ils disputoient entre eux. Comme cette sage nation n'a jamais fait aucune violence, personne ne se défie d'elle. Ils rient quand on leur parle des rois qui ne peuvent régler entre eux les frontières de leurs États, a Peut- on craindre, a disent-ils, que la terre manque aux hommes? Il y en aura toujours « plus qu'ils n'en pourront cultiver. Tandis qu'il restera des terres libres u et incultes, nous ne voudrions pas même défendre les nôtres contre a des voisins qui viendroient s'en saisir. » On ne trouve, dans tous les habitants de la Bétique, ni orgueil, ni hauteur, ni mauvaise foi, ni envie d'étendre leur domination. Ainsi leurs voisins n'ont jamais rien à craindre d'un tel peuple, et ils ne peuvent espérer de s'en faire craindre; c'est pourquoi il les laissent en repos. Ce peuple abandonneroit son pays ou se livreroit à la mort plutôt que d'accepter la servitude ainsi il est autant difficile à subjuguer qu'il est incapable de vouloir subjuguer les autres. C'est ce qui fait une paix profonde entre eux et leurs voisins.»
Adoam finit ce discours en racontant de quelle manière les Phéniciens faisoient leur commerce dans la Bétique. « Ces peuples, disoit-il, furent étonnés quand ils virent venir, au travers des ondes de la mer, des hommes étrangers qui venoient de si loin. Ils nous laissèrent fonder une ville dans l'île de Gadès; ils nous reçurent même chez eux avec bonté, et nous firent part de tout ce qu'ils avoient, sans vouloir de nous aucun payement. De plus, ils nous offrirent de nous donner libéralement tout ce qu'il leur resteroit de leurs laines, après qu'ils en auroient fait leur provision pour leur usage : en effet, ils nous en envoyèrent un riche présent. C'est un plaisir pour eux que de donner aux étrangers leur superflu.
a Pour leurs mines, ils n'eurent aucune peine à nous les abandonner ; elles leur étoient inutiles. Il leur paroissoit que les hommes n'étoient guère sages, d'aller chercher par tant de travaux, dans les entrailles de la terre, ce qui ne peut les rendre heureux ni satisfaire à aucun vrai besoin. « Ne creusez point, nous disoient-ils, si avant dans la terre : « contentez-vous de la labourer; elle vous donnera de véritables biens