LIVRE VIII
d'avoir renversé jusqu'aux fondements la superbe ville de Tioie, qu2 je défendois, et de s'être vengée de Paris, qui avoit préféré ma beauté à la sienne; elle conduit par toutes les terres et par toutes les mers le fils d'Ulysse, ce cruel destructeur de Troie. Télémaque est accompagné par Minerve; c'est ce qui empêche qu'elle ne paraisse ici en son rang avec les autres divinités. Elle a conduit ce j°une téméraire dans l'île de Chypre pour m'outrager. Il a méprisé ma puissance; il n'a pas daigné seulement brûler de l'encens sur mes autels; il a témoigné avoir horreur des fêtes que l'on célèbre en mon honneur; il a fermé son cœur à tous mes plaisirs. En vain Neptune, pour le punir, à ma prière, a irrité les vents et les flots contre lui : Télémaque, jeté par un naufrage horrible dans l'île de Calypso, a triomphé de l'Amour même, que j'avois envoyé dans cette île pour attendrir le cœur de ce jeune Grec. Ni sa jeunesse, ni les charmes de Calypso et de ses nymphes, ni les traits enflammés de l'Amour, n'ont pu surmonter les artifices de Minerve. Elle l'a arraché de cette île : me voilà confondue ; un enfant triomphe de moi ! »
Jupiter, pour consoler Vénus, lui dit: «Il est vrai, ma fille, que Minerve défend le cœur de ce jeune Grec centre toutes les flèches de votre fils, et qu'elle lui prépare une gloire que jamais jeune homme n'a méritée. Je suis fâché qu'il ait méprisé vos autels; mais je ne puis le soumettre à votre puissance. Je consens, pour l'amour de vous, qu'il soit encore errant par mer et par terre, qu'il vive loin de sa patrie, exposé à toutes sortes de maux et de dangers: mais les Destins ne permettent ni qu'il périsse ni que sa vertu succombe dans les plai.sirs dont vous flattez les hommes. Consolez-vous donc, ma fille; soyez contente de tenir dans votre empire tant d'autres héros et tant d'immortels. »
En disant ces paroles , il fit à Vénus un souris plein de grâce et de majesté. Un éclat de lumière, semblable aux plus perçants éclairs, sortit de ses yeux. En baisant Vénus avec tendresse, il répandit une odeur d'ambroisie dont tout l'Olympe fut parfumé. La déesse ne put s'empêcher d'être sensible à cette caresse du plus grand des dieux : malgré ses larmes et sa douleur, on vit la joie se répandre sur son visage; elle baissa son voile pour cacher la rougeur de ses joues et l'embarras où elle se trouvoit. Toute l'assemblée des dieux applaudit aux paroles de Jupiter; et Vénus, sans perdre un moment, alla trouver Neptune pour concerter avec lui les moyens de se '.enger de Télémaque.
Elle raconta à Neptune ce que Jupiter lui avoit dit. a Je savois déjà, répondit Neptune, l'ordre immuable des Destins : mais si nous ne poi* vons abîmer Télémaque dans les flots de la mer, du moins n'oublionl rien pour le rendre malheureux, et pour retarder son retour à Ithaque. Je ne puis consentir à faire périr le vaisseau phénicien dans lequel il est embarqué. J'aime les Phéniciens, c'est mon peuple; nulle autre nation de l'univers ne cultive comme eux mon empire. C'est par eux que la mer est devenue le lien de la société de tous les peuples le la terre. Ils m'honorent par de continuels sacrifices sur mes autels;
ils sont justes, sages et laborieux dans le commerce; ils répandent partout la commodité et l'abondance. Non, déesse, je ne puis souffrir qu'un de leurs vaisseaux fasse naufrage -, mais je ferai que le pilote perdra sa route, et qu'il s'éloignera d'Ithaque où il veut aller. »
Vénus, contente de cette promesse, rit avec malignité, et retourna, dans son char volant, sur les prés fleuris d'Idalie, où les Grâces, les Jeux et les Ris, témoignèrent leur joie de la revoir, dansant autour d'elle sur les fleurs qui parfument ce charmant séjour.
Neptune envoya aussitôt une divinité trompeuse, semblable aux songes, excepté que les songes ne trompent que pendant le sommeil, au lieu que cette divinité enchante les sens des hommes qui veillent. Ce dieu malfaisant, environné d'une foule innombrable de Mensonges ailés qui voltigent autour de lui , vint répandre une liqueur subtile et enchantée sur les yeux du pilote Acharnas, qui considéroit attentivement à la clarté de la lune le cours des étoiles et le rivage d'Ithaque, dont il découvrait déjà assez près de lui les rochers escarpés. Dans ce même moment, les yeux du pilote ne lui montrèrent plus rien de véritable. Un faux ciel et une terre feinte se présentèrent à lui. Les étoiles parurent comme si elles avoient changé leur course et qu'elles fussent revenues sur leurs pas; tout l'Olympe sembloit se mouvoir par des lois nouvelles. La terre même étoit changée : une fausse Ithaque se présentoit toujours au pilote pour l'amuser, tandis qu'il s'éloignoit de la véritable. Plus il s'avançoit vers cette image trompeuse du rivage de l'île, plus cette image reculoit; elle fuyoit toujours devant lui, et il ne savoitque croire de cette fuite. Quelquefois il s'imaginoit entendre déjà le bruit que l'on fait dans un port. Déjà il se préparoit, selon l'ordre qu'il en avoit reçu, à aller aborder secrètement dans une petite lie qui est auprès de la grande, pour dérober aux amants de Pénélope , conjurés contre Télémaque, le retour de celui-ci. Quelquefois il craignoit les écueils dont cette côte de la mer est bordée ; et il lui sembloit entendre l'horrible mugissement des vagues qui vont se briser contre ces écueils; puis tout à coup il remarquoit que la terre paroissoit encore éloignée. Les montagnes n'étoient à ses yeux, dans cet éloignement, que comme de petits nuages qui obscurcissent l'horizon pendant que le soleil se couche. Ainsi Acharnas étoit étonné, et l'impression de la divinité trompeuse, qui charmoit ses yeux, lui faisoit éprouver un certain saisissement qui lui avoit été jusqu'alors inconnu. Il étoit même tenté de croire qu'il ne veilloit pas, et qu'il étoit dans l'illusion d'un songe. Cependant Neptune commanda au vent d'orient de souffler pour jeter le navire sur les côtes de l'Hespérie. Le vent obéit avec tant de violence, que le navire arriva bientôt sur le rivage que Neptune avoit marqué.
Déjà l'aurore annonçoit le jour; déjà les étoiles, qui craignent les rayons du soleil, et qui en sont jalouses, alloient cacher dans l'Océan leurs sombres feux, quand le pilote s'écria : « Enfin, je n'en puis plus douter, nous touchons presque à l'île d'Ithaque! Télémaque, réjouissez-vous; dans une heure vous pourrez revoir Pénélope, et peut-être trouver Ulysse remonté sur son trône ! » A ce cri, Télémaque, qui étoit