‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 100 sur 236 · livre vni · texte numérisé non relu

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îmraobile dans les bras du sommeil, s'éveille, se lève, monte au gouvernail, embrasse le pilote, et de ses yeux encore à peine ouverts regarde fixement la côte voisine. Il gémit, ne reconncissant point les rivages de sa patrie, <* Hélas! où sommes-nous? dit-il; ce n'est point là ma chère Ithaque ! Vous vous êtes trompé, Acharnas; vous connoissez mal cette côte, si éloignée de votre pays. — Non, non, répondit Acharnas; je ne puis me tromper en considérant les bords de cette île. Combien de fois suis-je entré dans votre port! j'en connois jusqu'aux moindres rochers; le rivage de Tyr n'est guère mieux dans ma mémoire. Reconnoissez cette montagne qui avance ; voyez ce rocher qui s'éève comme une tour; n'entendez-vous pas la vague qui se rompt contre ces autres rochers, qui semblent menacer la mer par leur chute? Mais ne remarquez-vous pas le temple de Minerve qui fend la nue? Voilà la forteresse et la maison d'Ulysse votre père.

— Vous vous trompez, ô Acharnas, répondit Télémaque; je vois au contraire une côte assez relevée, mais unie; j'aperçois une ville qui n'est point Ithaque. O dieux ! est-ce ainsi que vous vous jouez des hommes? »

Pendant qu'il disoit ces paroles, tout à coup les yeux d'Achamas furent changés. Le charme se rompit; il vit le rivage tel qu'il étoit véritablement et reconnut son erreur, a Je l'avoue, ô Télémaque, s;écria-t-il, quelque divinité ennemie avoit enchanté mes yeux; je croyois voir Ithaque, et son image tout entière se présentoit à moi; mais dans ce moment elle disparoît comme un songe. Je vois une autre ville; c'est sans doute Salente, qu'Idoménée, fugitif de Crète, vient de fonder dans Hespérie : j'aperçois des murs qui s'élèvent et qui ne sont pas encore achevés; je vois un port qui n'est pas encore entièrement fortifié. »

Pendant qu'Acharnas remarquoit les divers ouvrages nouvellement faits dans cette ville naissante, et que Télémaque déplorait son malheur , le vent que Neptune faisoit souffler les fit entrer à pleines voiles dans une rade où ils se trouvèrent à l'abri et tout auprès du port.

Mentor, qui n'ignorait ni la vengeance de Neptune ni le cruel artifice de Vénus, n'avoit fait que sourire de l'erreur d'Achamas. Quand ils furent dans cette rade, Mentor dit à Télémaque : a Jupiter vous éprouve, mais il ne veut pas votre perte; au contraire, il ne vous éprouve que pour vous ouvrir le chemin delà gloire. Souvenez-vous des travaux d'Hercule: ayez toujours devant vos yeux ceux de votre père. Quiconque ne sait pas souffrir n'a point un grand cœur. Il faut, par votre patience et par voire courage, lasser la cruelle fortune, qui se plaît à vous persécuter. Je crains moins pour vous les affreuses disgrâces de Neptune que je ne craignois les caresses flatteuses de la déesse qui vous retenoit dans son île. Que tardons-nous? entrons dans ce port; voici un peuple ami; c'est, chez les Grecs que nous arrivons; Idoménée, si maltraité par la fortune, aura pitié des malheureux. » Aussitôt ils entrèrent dans le port de Salente, où le vaisseau phénicien fut reçu sans peine . parce que les Phéniciens sont en paix et en commerce avec tous les peuples de l'univers.

Télémaque regardoit avec admiration cette ville naissante, semblable à une jeune plante qui, ayant été nourrie par la douce rosée de la nuit, sent dès le matin les rayons de soleil qui viennent l'embellir; elle croît, elle ouvre ses tendres boutons, elle étend ses feuilles vertes, elle épanouit ses fleurs odoriférantes avec mille couleurs nouvelles; à chaque moment qu'on la voit on y trouve un nouvel éclat. Ainsi florissoit la nouvelle ville d'Idoménée sur le rivage de la mer; chaque jour, chaque heure, elle croissoit en magnificence et elle montrait de loin aux étrangers qui étoient sur la mer de nouveaux ornements d'architecture qui s'élevoient jusqu'au ciel. Toute la côte retentissoit des cris des ouvriers et des coups de marteau; les pierres étoient suspendues en l'air par des grues avec des cordes. Tous les chefs animoient le peuple au travail dès que l'aurore paroissoit, et le roi Idoménée, donnant partout les ordres lui-même, faisoit avancer les ouvrages avec une incroyable diligence.

A peine le vaisseau phénicien fut arrivé que les Cretois donnèrent à Télémaque et à Mentor toutes les marques d'une amitié sincère. On se hâta d'avertir Idoménée de l'arrivée du fils d'Ulysse, oc Le fils d'Ulysse! s'écria-t-il; d'Ulysse, ce cher ami! de ce sage héros, par qui nous avons enfin renversé la ville de Troie! Qu'on l'amène ici et que je lui montre combien j'ai aimé son père! » Aussitôt on lui présente Télémaque, qui lui demande l'hospitalité en lui disant son nom.

Idoménée lui répondit avec un visage doux et souriant : a Quand même on ne m'auroit pas dit qui vous êtes, je crois que je vous aurois reconnu. Voilà Ulysse lui-même; voilà ses yeux pleins de feu et dont le regard étoit si ferme; voilà son air, d'abord froid et réservé, qui cachoit tant de vivacité et de grâces; je reconnois même ce sourire fin, cette action négligée, cette parole douce, simple et insinuante, qui persuadoit sans qu'on eût le temps de s'en défier. Oui, vous êtes le fils d'Ulysse; mais vous serez aussi le mien. 0 mon fils, mon cher fils! quelle aventure vous amène sur ce rivage? Est-ce pour chercher votre père? Hélas! je n'en ai aucune nouvelle. La fortune nous a persécutés lui et moi : il a eu le malheur de ne pouvoir retrouver sa patrie, et j'ai eu celui de retrouver la mienne pleine de la colère des dieux contre moi. » Pendant qu'Idoménée disoit ces paroles il regardoit fixement Mentor comme un homme dont le visage ne lui étoit pas inconnu, mais dont il ne pouvoit retrouver le nom.

Cependant Télémaque lui répondoit les larmes aux yeux : « 0 roi, pardonnez-moi la douleur que je ne saurois vous cacher dans un temps où je ne devrois vous témoigner que de la joie et de la reconnoissance pour vos bontés. Par le regret que vous témoignez de la perte d'Ulysse, vous m'apprenez vous-même à sentir le malheur de ne point trouver mon père. Il y a déjà longtemps que je le cherche dans toutes les mers. Les dieux irrités ne me permettent ni de le revoir, ni de savoir s'il fait naufrage, ni de pouvoir retourner à Ithaque, où Pénélope langui} dans le désir d'être délivrée de ses amants. J'avois cru vous trouver dans l'île de Crète ; j'y ai su votre cruelle destinée, et je ne croyois pas devoir jamais approcher de l'Hespérie, où vous avez fondé un nouveau

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