FABLE XX
Le Loup et le jeune Mouton» *
Des moutons étoient en sûreté dans leur parc; les chiens dormoient; et le berger, à l'ombre d'un grand ormeau , jouoit de la flûte avec d'autres bergers voisins. Un loup affamé vint, par les fentes de l'enceinte, reconnoître l'état du troupeau. Un jeune mouton sans expérience, et qui n'avoit jamais rien vu , entra en conversation avec lui. Que venez- vous chercher ici ? dit-il au glouton. L'herbe tendre et fleurie, hii répondit le loiip. Vous savez que rien n'est plus doux que de paître éans une verte prairie émaillée de fleurs pour apaiser sa faim, et d'aller éteindre sa soif dans un clair ruisseau : j'ai trouvé ici l'un et l'autre. Que faut-il davantage ? J'aime la philosophie qui enseigne à se contenter de peui II est donc vrai , repartit le jeune mouton , que vous
ne mangez point la chair des animaux , et qu'un peu d'herbe vous suffit. Si cela est , vivons comme frères , et paissons ensemble. Aussitôt le mouton sort du parc dans la prairie, où le sobre philosophe le mit en pièces et l'avala.
Défiez-vous des belles paroles des gens qui se vantent d'être vertueux. Jugez-les par leurs actions, et non par leurs discours.
FABLE XXL
Le Chat et les Lapins.
Un chat , qui faisoit le modeste , étoit entré dans une garenne peuplée de lapins. Aussitôt toute la république alarmée ne songea qu'à s'enfoncer dans ses trous. Comme le nouveau venu étoit au guet auprès d'un terrier, les députés de la nation lapine, qui avoient vu ses terribles griffes , comparurent dans l'endroit le plus étroit de l'entrée du terrier, pour lui demander ce qu'il prétendoit. Il protesta d'une voix douce qu'il vouloit seulement étudier les mœurs de la nation ,. qu'en qualité de philosophe il alloit dans tous les pays pour s'informer des coutumes de chaque espèce d'animanx. Les députés, simples et crédules, retournèrent dire à leurs frères que cet
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éti*anger, si vénérable par son maintien modeste et par sa majestueuse fourrure, étoit un philosophe sobre, désintéressé, pacifique, qui vouloit seulement rechercher la sagesse de pays en pays; qu'il venoit de beaucoup d'autres lieux où il avoit vu de grandes merveilles , qu'il y auroit bien du plaisir à l'entendre , et qu'il n'avoit garde de croquer les lapins, puisqu'il croyoit en bon bramin la métempsycose , et ne mangeoit d'aucun aliment qui eût eu vie. Ce beau discours toucha l'assemblée. £n vain un vieux lapin rusé, qui étoit le docteur de la troupe, représenta combien ce grave philosophe lui étoit suspect ; malgré lui on va saluer le bramin , qui étrangla du premier saut sept ou huit de ces pauvres gens. Les autres regagnent leurs trous, bien effrayés et bien honteux de leur faute. Alors dom Mitis revint à l'entrée du terrier, protestant d'un ton plein de cordialité qu'il n'avoit Fait ce meurtre que malgré lui, pour son pressant besoin; que désormais il vivroit d'autres animaux , et feroit avec eux une alliance élernelle. Aussitôt les lapins entrèrent en négociation avec lui ^ sans se mettre néanmoins à la portée de ses griffes. La négociation dure, ou l'amuse. Cependant un lapin des plus agiles sort par les derrières du terrier, et va avertir un berger voisin , qui aimoit à prendre dans un lacs de ces lapins nourris de genièvre. Le berger, irrité
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contre ce chat exterminateur d'un peuple si utile , accourt au terrier avec un arc et des flèches : il aperçoit le chat qui n'étoit attentif qu*à sa proie ; il le perce d^une de ses flèches; et le chat expirant dit ces dernières paroles ; Quand on a une fois trompé , on ne peut plus être cru de personne : on est hai\ craint ; et on est enfin attrapé par ses propres finesses.
FABLE XXIL
Les deux Souris.
Une souris ennuyée de vivre dans les périls et dans les alarmes y à cause de Mitis et de Rodilardus, qui faisoient un grand carnage de la nation souriquoise, appela sa commère , qui étoitdansun trou de son voisinage. Il m'est venu , lui dit-elle , une bonne pensée. J'ai lu, dans certains livres que je rongeois ces jours passés , qu'il y a un beau pays nommé les Indes , où notre peuple est mieux traité et plus en sûreté qu'ici. En ce pays là , les sages croient que l'ame d'une souris a été autrefois l'ame d'un grand capitaine, d'un roi, d'un merveilleux fakir, et qu'elle pourra , après la mort de la souris, entrer dans le corps de quelque belle dame ou de quelque grand potentat. Si je m'en
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souviens bien , cela s'appelle métempsycose. Dans cette opinion , ils traitent tous les animaux avec une charité fraternelle : on voit des hôpitaux de souris qu'on met en pension, et qu'on nourrit comme personnes importantes. Allons , ma sœur, •partons pour un si beau pays où la police est si bonne , et où l'on fait justice à notre mérite. La commère lui répondit : Mais , ma sœur, n'y a-t-il pas des chats qui entrent dans ces hôpitaux ? Si cela étoit, ils feroient en peu de temps bien des métempsycoses : un coup de dent ou de griffe feroit un roi ou un fakir; merveille dont nous nous passerions très bien. Ne craignez point cela, dit la première; l'ordre est parfait dans ce pays-là: les chats ont leurs maisons', comme nous les nôtres, et ils ont aussi leure hôpitaux d'invalides, qui sont à part.' Sur cette conversation , nos deux souris partent eosemble; elles s'embarquent dans un vaisseau qui alloit feire un voyage de long cours, en se coulant le long des cordages le soir de la veille de l'embarquement. On part ; elles sont ravies de se voir sur la mer, loin dés terres maudites où lesr chats exerçoient leur tyrannie. La navigation fut heureuse ; elles arrivèrent à Surate , non pour amasser dès richesses , comme les marchands, mais pour se "faire bien traiter par les Indous. A peine furent-elles entrées dans une maison destinée aux souris , qu'elles y voulurent
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avoir les premières places. L'une prétendoit se souvenir d'avoir été autrefois un fameux bramin sur la côte de Malabar ; l'autre protestoit qu'elle a voit été une belle dame du même pays avec de longues oreilles. Elles firent tant les insolentes, que les souris indiennes ne purent les souffrir. Voilà une guerre civile. On donna sans quartier sur ces deux Frangis , qui vouloient faire la loi aux autres; au lieu d'être mangées par les chats, elles fiirent étranglées par leurs propres soeurs.
On a beau aller loin pour éviter le péril ; si on n'est modeste et sensé , on va chercher son malheur bien loin : autant vaudroit-il le trouver chez soi.
FABLE XXin.
L* Assemblée des animaux pour choisir un roi.
Le lion étant mort, tous les animaux accou» rurent dans son antre, pour consoler la lionne sa veuve , qui faisoit retentir de ses cris les montagnes et les forêts. Après lui avoir fait leurs compliments, ils commencèrent l'élection d'un roi : ia couronne du défunt étoit au milieu de l'assemblée. Le lionceau étoit trop jeune et trop foibl^ pour obtenir la royauté sur tant de fiers animaux.
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Laissez-moi croître , disoit-il , je saarai bien régner et me faire craindre à mon tour. En attendant, je veux étudier l'histoire des belles actions de mon père, pour égaler un jour sa gloire. Pour moij» dit le léopard , je prétends étrf couronné; car je ressemble plus au lion que tous les autres prétendants. Et moi , dit l'ours, je soutiens qu'on m'avoit fait une injustice , quand on me préféra le lion : je suis fort, courageux, carnassier^ tout autant que lui ; et j'ai un avantage singulier , qui est de grimper sur les arbres. Je vous laisse à juger, messieurs, dit l'éléphant , si quelqu'un peut me disputer la gloire d'être le plus ^rand ^ le plus fort et le plus brave de tous les animaux. Je suis le plus noble et le plus beau , dit le dbeval. Et moi le plus fin, dit le renard. Et moi le plus léger à la course, dit le cerf. Où trouverez- vous , dit le singe, un roi plus agréable et plus ingénieux que moi ? Je divertirai chaque jour mes sujets. Je ressemble même à l'homme, qui est le véritable roi de toute la nature. Le perroquet alors harangua ainsi : Puisque tu te vantes de ressembler à l'homme, je puis m'en vanter aussi. Tu ne lui ressembles que par ton laid visage et par quelques grimaces ridicules ; pour moi, je lui ressemble par la voix , qui est la marque de la raison et le plus bel ornement de l'homme. Tais-toi , maudit causeur, lui répondit le singe ; tu parles, mais
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non pas comtM Fhomme ; tu dis^ toujours la même chose, sans entendre ce que tu dis. L'assemblée se moqua de ces deux mauvais copistes de l'homme^ et on donna la couronne à l'éléphant , parce qu'il a la force et la sagesse^ sans avoir ni la cruauté des bétes furieuses, ni la sotte vanité de tant d*autres qui veulent toujours paroître ce qu'elles ne sont pas.