‹ Œuvres choisiesChapitre 101 sur 111 · FABLE XXIV · texte numérisé non relu

FABLE XXIV

Le Sînge.

Uif vieux singe malin étant mort, son ombre*descendit dans la sombre demeure de Pluton , oii elle demanda à retourner parmi les vivants. Pluton vouloit la renvoyer dans le corps d'un âne pesant et stupide , pour lui ôter sa souplesse , sa vivacité et sa malice ; mais elle fit tant de tours plaisants et badins , que l'inflexible roi des enfers ne put s'empêcher de rire, et lui laissa le choix d'une condition. Elle demanda à entrer dans le corps, d'un perroquet. Au moins , disoit-elle , je conserverai parla quelque ressemblance apvec les hommes, que j'ai si long-temps imités. Étant singe, je faisois des gestes comme eux; et étant perroquet, je parlerai avec eux dans les plus agréables couver*

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sations. A peine rame du singe fut nitroduite dan», ce nouveau corps, qu'une vieille femme causeuse l'acheta. Il fit ses délices ; elle le tnit dans une belle cage. II faisoit bonne chère , et discouroit toute la journée avec la vieille radoteuse, qui ne parloit pas plus sensément que lui. Il joignoit à son nouveau talent d'étourdir tout le monde je ne sais quoi de son ancienne profession ; il remuoit sa tête ridiculement ; il faisoit craquer son bec ; il agitoit ses ailes de cent façons, et faisoit de ses pattes plusieurs tours qui sentoient encore lesgrimaces de Fagotin. La vieille prenoit à toute heure ses lunettes pour l'admirer. Elle étoit bien fâchée d'être un peu Sourde , et de perdre quelquefoi& des paroles de son perroquet , à qui elletrouvoit plus d'esprit qu'à personne. Ce perpiH quet gâté devint bavdrd, importun et fou. Il se tourmenta si fort dans sa cage, ei but tant de vin avec lai vieille , qu'il en mourut* Le voilà revenu devant Pluton, qui voulut cette fois le faire passer dans le corps d'un poisson pour le rendre muet ; mais il fit encore une farce déviant le roi des ombres; et les princes ne résistent guène aux demandes des inauvais plaisants qui les flattent; Pluton accorda d<mc à celui-ci qu'il iroit dans le corps d'un homme. Mais commue le dieu eut ho&ite de l'envoyer dans le corps d'un homme sage et vertueux , il le destina au corps d'un harangueur

FABLltS. Soy

ennuyeux et importun , qui mentoit , qui se vantoit sans cesse, qui faisoit des gestes ridicules, qui semoquoit de tout le monde, qui interrompoit toutes les conversations les plus polies et les plus solides pour dire des riens ou les sottises les plus grossières. Mercure, qui le reconnut dans ce nouvel état, lui dit en riant ; Ho ! ho ! je te reconnois, lu n'es qu'un composé du singe et du perroquet que j'ai vus autrefois. Qui t'ôteroit tes gestes et tes paroles apprises par cœur sans jugement ne laisseroit rien de toi. D'un joli singe et d'un bon perroquet on n'en fait qu'un sot homme.

Oh î combien d'hommes dans le monde , avec des gestes façonnés , un petit caquet et un air capable, n'ont ni sens» ni conduite.

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