FABLE XXV
Les deux Lionceaux.
Deox lionceaux avoient été nourris ensemble dans la ménie forêt ; ils étoient de même âge , de même taille , de même force. L'un fut pris dans de grands filets à une chasse du grand Mogol ; l'autre demeura dans des montagnes escarpées. Celui qu'on avoit pris fut mené là la cour, où il
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vivoit dans les délices ; on lui donnoit chaque jour une gazelle à manger ^ il n'avoit qu'à dormir dans une loge où on aVoit soin de le faire coucher mollement. Un eunuque blanc avoit soin de peigner deux fois le jour sa longue crinière dorée. Comme il étoit apprivoisé, le roi même le caressoit souvent. Il étoit gras, poli, de bonne mine, et magnifique ; car il portait un collier d'or, et on lui mettoit aux oreilles des pendants garnis de perles et de «{tamants; il méprisoit tous les autres lions qui étaient dans les loges voisines , moins belles que la sienne, et qui n'étoient pas en. faveur comme lui. Ces prospérités lui enflèrent le cœur; il crut être un grand personnage , puisqu'on le traitoit si honorablement. La cour où il brilloit lui donna le goût de Tambition; il s'imaginoit qu'il auroit été un héros , s'il eût habité les forêts. Un jour, comme on ne Fattachoit plus à sa chaîne , il s'enfuit du palais , et retourna dans le pays où il avoit été nourri. Alors le roi de toute la nation lionne venoit de mourir, et on avoit assemblé les états pour lui choisir un successeur. Parmi beaucoup de prétendants , il y en avoit un qui effaçoit tous les autres par sa fierté et par son audace; c'étoit cet autre lionceau qui n'avoit point quitté les déserts. Pendant que son compagnon avoit fait fortune à la cour, le solitaire avoit souvent aiguisé-son courage par une cruelle faim ^
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il étoit accoutumé à ne se nourrir qu'au travers des plus grands périls et par des carnages ; il déchirort et troupeaux et bergers. 11 etoit maigre , hériaié , hideux ; le feu et le sang sortoient de ses yeux ; il étoit léger, nerveux, accoutumé à grimper et à s'élancer , intrépide contre les épieux et les dards. Les deux anciens compagnons demandèrent le combat, pour décider qui règneroit. Mais une vieille lionne , sage et expérimentée, dont toute la république respectoit les conseils, fut d'avis de mettre d'abord sur le trône celui qui avoit étudié la politique à la cour. Bien des gens murmuroient , disant qu'elle vouloit qu'on préférât un personnage vain et voluptueux à un guerrier qui avoit appris , dans la fatigue et dans les périls , à soutenir les grandes affaires. Cependant l'autorité de la vieille lionne prévalût ; on mit sûr le trône le lion de cour. D'abord il s'amollit dans les plaisirs; il n'aima que le faste; il usoitde souplesse et de nïse pour cacher sa cruauté et sa tyrannie. Bientôt il fut haï, méprisé, détesté. Alors la vieille lionne dit : D est temps de le détrôner. Je savois bien qu'il étoit indigne d'être roi ; mais je voulois que vous en eussiez un gâté par la mollesse et par la politique , pour vous mieux faire sentir ensuite le prix d'un autre qui a mérité la royauté par sa patience et par sa valeur. C'est maintenant qu'il faut les faire combattre l'un contre l'autre.
Aussitôt on les mit dans un champ clos , où les deux champions servirent de spectacle à rassemblée ; mais le spectacle ne fut pas long. Le lion amolli trembloit , et n'osoit se présenter à l'autre; il fuit honteusement et se cache ; l'autre le poursuit et lui insulte. Tous s'écrièrent : II faut l'égorger et le mettre en pièces. Non , non , répondit* il; quand on a un ennemi si lâche, il y auroit de la lâcheté à le craindre. Je veux qu'il vive ; il ne mérite pas de mourir. Je saurai bien régner, sans m'embarrasser de le tenir soumis. £n effet, le vigoureux lion régna avec sagesse et autorité* L'autre fut très content de lui faire bassement sa cour, d'obtenir de lui quelques morceaux de chair, et de passer sa vie dans une oisiveté honteuse.
FABLE IXVI.
Les Abeilles.
Un jeune prince , au retour des zéphyrs , lorsque toute la nature se ranime , se promenoit dans un jardin délicieux ; il entendit un grand* bruit , et aperçut une ruche d'abeilles. Il s'approche de ce spectacle , qui étoit nouveau pour lui ; il vit avec étonnement l'ordre , le soin et le travail de
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cette petite république. Los cellules comiuençoient à se former , et à prendre une figure régulière. Une partie des abeilles les remplissoient de leur doux nectar ; les autres apportoient des fleurs qu'elles avoient choisies entre toutes les richesses du printemps. L'oisiveté et la paresse étoient bannies de ce petit état.; tout y étoit en mouvement, mais sans confusion et sans trouble. Les plus considérables d'entre les abeilles conduisoient les autres , qui obéissoient sans murmure et sans jalousiç contre celles qui étoient au dessus d'elles. Pendant que le jeune prince admirqit cet objet qu'il ne connoissoit pas encore, une abeille , que toutes les autres reconnoissoient pour leur reine , s'approcha de lui , et lui dit : La vue de nos ouvrages et de notre conduite vous réjouit ; mais elle doit encore plus vous instruire,. Nous ne souffrons point chez nous le désordre ni la Ucence ; on n'est considérable parmi nous que par son travail, et par les talents qui peuvent être utiles à notre république. Le mérite est la seule voie qui élève aux premières places. Nous ne nous occupons nuit et jour qu'à des choses dont les hommes retirent toute l'utilité. Puissiezvous être un jour contene nous, et mettre dans le genrehumain l'ordre que vous admirez chez nous! Vous travaillerez par là à son bonheur et au vôtre; vous remplirez la tache que le destin vous a im-
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posée ; car vous ne serez au dessus des autres que pour les protéger, que pour écarter les maux qui les menacent , que pour leur procurer tous les biens qu'ils ont droit d'attendre d'un gouvernement vigilant et paternel.