‹ Œuvres choisiesChapitre 109 sur 111 · FABLE XXXII · texte numérisé non relu

FABLE XXXII

Le Hibou.

Un jeune hibou qui s'étoit vu' dans we^ fontaine , et qui se trouvoit plus beau , je ne dirai pas que le jour, car il le trouvoit fort désagréable , mais que la nuit , qui avoit de grands charmes pour lui, disoit en lui-même:. J'ai sacrifié aux Grâces ; Vénus a mis sur moi sa ceinture dans ma naissance; les tendres Amours, accompagnés .des Jeux et des Ris , voltigent autour de moi pour me caresser. Il est temps que le blond Hyménée me donne des enfants gracieux comme moi ; ils seront l'ornement des bocages et les déKces de la nuit. Quel dommage que la race des plus parfaits oiseaux se perdît ! heureuse l'épouse qui passera sa vie à me voir ! Dans cette pensée, il envoie la corneille demander de'sa part une petite aiglonne , fille de l'aigle , roi des airs. La corneille avoit peine à se charger de cette ambassade. Je serai mat reçue, disoit -elle, de proposer un ^lariage si mal assorti. Quoi! 1 aigle, qui ose regarder fixement le soleil , se marieroit avec vous qui ne sauriez seulement ouvrir les yeux tandis qu'il est jour ! c'est le moyen que les

FABLES. 5otl

deux épotix ne SQÎent jamais ensemble ; Tiin sortira le jour, et Fantre la nuit. Le hibou , vain et amoureux de }ui-méme, n'écouta lien. La corneille, pour le contenter, alla enfin demander l'aiglonne. On se moqua de sa folle demande. L'aigle lui répondit : Si le hibou veut être mon gendre , qu'il vienne après le lever du soleil me saluer au milieu de l'air. Le hibou présomptueux y voulut aller. Ses yeux»£urent d'abord éblouis. Il fut aveuglé par les rayons du soleil , et tomba du haut de l'air sur un rocher. Tous les oiseaux se jetèî'ent sur lui , et lui arrachèrent ses plumes. Il fut trop heureux de se cacher dans son trou , et >d'épouser la chouette, qui fut une digne dame du lieu. Leur hymen fut célébré la nuit, et ils se . trouvèrent l'un et l'autre très beaux et tçès agréables.

H ne faut rien cheneherau dessus de soi , ni se flatter sur ses avantages.

5 FABLE XXXIIL

Le berger Cléobule et \k nymphe Phîdile.

Ujt berger réireur.menoit son troupeau sur les rives fleuries du fleuve Achéloùs. Les faunes, et les satyres, cachés dans les montagnes voisinCvS,

5'ia FABLES.

dànsoient sur Therbe au doux sôn de sa flûte. liés naïades, cachées dans les endes do fleuve, levèrent leurs lÉtes aU'-dessus des ro^fsaux pour écouter ses chanf ôns. Achéloùs lui^^méme , appuyé surtoh urne pencbée, montra son front, où il ne restdit plus qu'une corne depuis son combat avec lé grand Hercule , et cette mélodie suspendit pour un peu de tetnps les peines de ce dieu vaincu. Le berger étoit peu touchiS^ de voir ces naïades qui Tadmiroient ; il ne pensoit qu'à la bergère Phîdile , simple, naïve , sans aucune parure, à qui la fortune ne donna jamais d'édat emprunté, et que les Grâces seules avoient ornée -et embellie de leurs propres mains. Elle sortoit ^e son village , ne songeant qu'à faire paitre ses motrtobs.. Elle s^ule ignoroit sa beauté. Toutes les autres bergères en étoient jalouses. Le berger l'aimoit et n'osoit le lui dire. Ce qu'il aimoi^ le plus en elle, c'ëtoit cette vertu simple etsévère qui écart oit les amants, et qui fait le vrai charme de la beauté. . Mais la passion ingénieuse fait trouver Fart de représenter ce qu'on n'os^roit dii*^ ouvertement; il finit donc toutes ses chansons les plus agréables, pour en commencer une qui pût toucher le cœur de cette bergère. Il savoit*qu'elle aimoit la vertu des héros qui ont acquis de la gloire daœ les combats ; il chanta sous un nom supposé ses propres aventures ; car , en ce temps, U» héros mêmes étoient

FAJJLES. 53:3

bergers , el rie méprisoient point la houlette. Il chanta donc ainsi :

Quand Polynice alla assiéger la ville deTbèbes pour renverser du trône son frère .Étéocle, tous les rois de la Grèce parurent sous les armes , et poussoient leurs chariots contre les assiégés. Adraste, beau -père de Polynice], abattoit. les troupes de soldats et les capitaines , comme tm moissonneur , de sa : faux tranchante , coupe les moissons. D'un autre côté , le divin Amphiaraus , qui avoit prévu son tifialheur, s'avançoit dans la mêlée, et fut à coup englouti par la terre^ qui ouvrit ses abîmes pour le précipiter sur les sombres rives du Styx. E» tombant , il déploroit son infortune d'avoir eu une femme infidèle. Assez près de là , on voyoit les deux fpères fils d'GËdipe qui s'attaquoient avec fureur ; comme un léopard et un tigre qui s'entredécbirent sUr les rochers du Caucase , ils se rouloient t»xls deux dans le sable , chacun paroissant altéré du sang de son frère. Pendant cet horrible spectacle, Gléobule, qui avoit suivi Polynice , combattit contre un vaillant Thébain que le dieu Mars rendoit presque invincible. La flèche du Thébain , conduite par le dieu ^ auroit percé le cou de Cléobule , qui se détourna promptement. Aussitôt Gléobule lui enfonça son dard jusqu'au fond di» entrailles. Le saiig du Thé-r bain ruissdUe, ses y eux s'éteignent , sa bonne mine

Sa 4 FABLES.

et sa fierté le quittent , la mort efface ses beaux traits. Sa jeune épouse du haut d'une tour le vit mourant, et eut le coeur percé d'une douleur inconsolable. Dans son malheur je le trouve heureux d'avoir été aimé et plaint ; je mourrois comme lui avec plaisir , pourvu que je pusse être aimé de même. A quoi servent la valeur et la gloire des plus fameux combats , à quoi servent la jeunesse et la beauté , quand on ne peut ni plaire ni toucher ce qu'on aime? -

La bergère , qui avoit prêté l'oreille à une si tendre chanson , comprit que ce berger étoit Cleobule vainqueur du Thébain. Elle devint sensible à la gloire qu'il avoit acquise , aux grâces qui brilloient en lui, et aux maux qu'il souffroit pour die. Elle lui donna sa main et sa foi. Un heureux hymen les joignit; bienli^t leur bonheur fut envié des bergers d'alentour et des divinités champêtres. Us égalèrent, par leur union, par leur vie innocente, par leurs plaisirs rustiques, jusque dans^ une extrême vieillesse, la douce destinée de Pbi^ lémon et de Baucis.

Page 1