DENYS L ANCIEN
Tous les plaisirs en foule venoient s'offrir à moi: ma musique étoit admirable; javois une table , exquise , des esclaves sans nombre , des parfums, des meubles d'or et d'argent, des tableaux, des statues, des spectacles de toutes les façons, des gens d*esprit pour m'entreteriir et pour me louer, des armées pour vaincre tous mes ennemis.
DIOGÈNE
Et par dessus tout cela, des soupçons, des alarmes et des fureurs, qui t'empéchoient de jouir de tant de biens.
DENYS l'ancien.
Je l'avoue. Mais aussi quel moyen de vivre dans im tonneau?
DIOGÈNE
Hé ! qui t'empêchoit de vivre paisiblement en homme de bien comme un autre dans ta maison , et d'embrasser ime douce philosophie? Mais il est vrai que tu croyois toujours voir un glaive suspendu sur ta tête au milieu des plaisirs.
DENYS l'ancien.
N'en parlons plus, tu veux m'insulter.
D£S MORTS. l65
DIOGÈNE
Souffriras-tu une autre q.uestion aussi forte que celle-là ?
DENTS l'ancien.
Il faut bien la souffrir , je n*ai plus de menaces à te faire pour t'en empêcher , je suis ici bien désarmé.
DIOGÈNE
N'avois-tu pas promis des récompenses à tous ceux qui inventeroient de nouveaux plaisirs? C'étoit une étrange ragp pour la volupté, Ôh ! que tu t'étois bien mécompte ! Avoir tout renversé dans son pays pour être heureux , et être si misérable , et si affamé de plaisirs !
DENTS l'ancien.
Il fallpit bien tacher d'en faire inventer de noiiveaux , puisque tous les plaisirs ordinaires étoient usés pour mot.
DIOGÈNE
La nature entière ne te suffisoit donc pas! Hé! qu'est-ce qui auroit pu apaiser tes passions furieuses? Mais les plaisirs nouveaux auroient-ils pu guérir tes défiances et étouffer les remords de tes crimes? -,
DENTS l'ancien.
Non; mais les malades cherchent conlme ils peuvent à se soulager dans leurs maux. Ils essaient de nouveaux remèdes poui* se gyérir, et de nouveaux mets pour se ragoûter.
l66 JDIALOGUES
DIOGÈNE
Tu étois donc dégo'uté et affamé tout ensemble; dégoûté de tout ce cjue tu ayois , affamé de tout ce que tu ne pouvois avoir. Voilà un bel état^ et c'est là ce que tu as pris tant de^ peine à acquérir et ^ conserver! Voilà une belle recette pour se faire heureux. C'est bien à toi à te moquer de mon tonneau, où un peu d'eau, de pain " et de soleil, me rendoit content! Quand on sait goûter ^s plaisirs simples de la pure nature, ils ne s'usent jamais, et on n'en manque point; mais quand on les méprise, on a beau être riche et puissant, on manque de tout, car on ne peut jouir de riea..
DENTS l'aNCIEII>
Ces vérités que tu dis m'affligent; car je pense à mon fils que j'ai laissé tyran après moi; il seroit plus heureux si je l'avois laissé pauvre artisan, accoutumé à .la modération , et instruit par la mauvaise fortune; au moins il auroif quelques vrais plaisirs que la nature ne redise point dasis les conditions médiocres.
niOGÈWE. *
Pour lui rendre l'appétit,, il feudroit hii faire souffrir la faim; pour lui Pter l'ennui de.^on palais doré , le mettre dans inoo tojaneau vacant depuis ma mort.
BZStYS L'AJDrCIEIC.
Encore ne saiira-t-il pas âe soutenir dans cette puissance que j'ai eu tant de peine à lui préparer.
DIOGÈKE.
Hé ! que veux-tu que sache un homme élevé dans la moUess^e et né dans une trop grande pros* périt.é? A peine sait-il prendre le plaisir quand il vient à lui. Il faut que tout le monde se tourmente pour le divertir.