CAMILLE ET FABIUS MAXIMUS
La générosité et la bonne foi sont plus utiles dans la
politique que la finesse et le» détours.
FABIUS
C'est aux trois juges à nous régler pour le rang ^ puisque vous ne voulez pas me céder ; ils décideront, et je les^ crois assez justes pour préférer ces grandes actions de la guerre punique, où la repu* blique étoit déjà puissante et admirée de toutes les nations éloignées, aux petites guerres de Rome naissante, pendant lesquelles on combattoit toujours aux portes de la ville.
CAMILLE
Ils n'auront pas grande peine à décider entre un Romain qui a été cinq fois dictateur, quoiqu'il n'ait jamais été consul, qui a triomphé quatre fois , qui a mérité le titre de second fondateur de Rome, et un autre citoyen qui n'a fait que temporiser par finesse, et fiiir devant Annibal.
FABIUS
J'ai plus mérité que vous le titre de second fondateur; car Annibal et toute la puissance des
Carthaginois dont j'ai' délivré Rome , étoient un mal plus redoutable que l'incursion d'une foule de barbares que vous avez dissipés. Vous serez bien embarrassé quand il faudra comparer la prise de Véies, qui étoit un village, avec celle de la superbe et belliqueuse Tarente , cette seconde Lacédémone , dont elle étoit une colonie.
Le siège de Véies étoit plus important aux Romains que celui de Tarente. Il n'en faut pas juger par la grandeur de la ville, mais par les maux qu'elle causoit à Rome. Véies étoit alors à proportion plus forte pour Rome naissante, que Tarente ne le fut dans la suite pour Rome qui avoit augmenté sa puissance par tant de prospérité. '
FABIUS
Mais cette petite ville de Véies , vous demeurâtes dix ans à la prendre , le siège dura autant que celui de Troie; aussi entrâtes - vous dans Rome après cette conquête sur un chariot triomphal traîné par quatre chevaux blancs. Il vous fallut même des vœux pour parvenir à ce grand succès ; vous promîtes aux dieux la dixième partie du butin. Sur cette parole ils vous firent prendre la ville; mais dès qu'elle fut prise, vous oubliâtes vos bienfaiteurs, et vous donnâtes le
pillage aux soldats, quoique le3 dieux méritassent la préférence. , *
CAMILLE
Ces fautes-là se font sans mauvaise volpnté y dans le transport que cause une victoire remportée. Mais les dames romaines payèrent mon vœu, car elles donnèrent tout l'or de leurs joyaux • pour faire une «coupe d'or du poids de huit talents, qu'on offrit au temple de Delphes; aussi le sénat [ordonna qu'on feroit l'éloge public de chacune de ces généreuses femmes après sa mort.
FABIUS
Je consens à leur éloge, et point au vôtre. C'est VOUS qui avez violé votre vœu ; ce sont elles qui l'ont accompli.
CAMILLE
On ne peut point me reprocher d'avoir jamais manqué volontairement à la bonne foi , j'en ai donné une bonne marque.
^ FABIUS
Je vois déjà venir de loin notre maître d'école tant de fois rebattu.
CAMILLE
Ne pensez pas vous en moquer, le maître d'école me fait grand honneur. Le^ Falériens avoient,à la mode des Grecs, un homme instruit des lettres pour élever leurs enfants en commun, afin que
DES MORTS. aOI
îa société, l'émulation, et les maximes du bien public, les rendissent encore plus les enfants de la république que de leurs parents ; le traître ma vint livrer toute la jeunesse des Talériens. Il lie tenoit qu'à moi de subjuguer le peuple , ayant de si précieux otages; mais. j'eus horreur du traître et de la trahison. Je ne fis pas comme ceux qui ne sont qu'à demi gens de bien , et qui aiment la trahison quoiqu'ils détestent le traître; je commandai au licteur de déchirer les habits du maître d'école , je lui fis lier les mains derrière le dos , et je chargeai les enfants de le ramener en le fouettant jusque dans leur ville. Est-ce' avoir de la bonne foi? qu'en croyez- vous, Fabius^ parlez.
' FABIUS
Je crois que cette action est belle, et elle vous relève plus que la prise de Véies.
Mais savez-vous la suite ? elle marque bien ce que fait la vertu, et combien la générosité est plus i^e pour la politique même que la finesse.
FABIUS
N'est-ce pas que les Falériens , touchés de votre bonne foi, vous envoyèrent des ambassadeurs pour se mettre eux et leur ville à votre discrétion, disant qu'ils ne pouvoient rien faire de meilleur pour leur patrie , que de la soumettre à un homme si juste et si ennemi du crime ?
CAMILLE
Il est vrai; mais je renvoyai leurs ambassadeurs à Rome, afin que le sénat et le peuple décidassent.
fABIUS.
Vous craigniez l'envie et la jalousie de vos coijicitoyens. « • * ,
CAMILLE
N'avois-je pas raison ? Plus on pratique la vertu au <lessus des autres, plus on doit craindre d'irriter leur jalousie ; d'ailleurs je dévois cette déférence à la république. Mais on ne voulut point décider; on me renvoya . les ambassadeurs , et je finis l'af&iire, comme je l'avois commencée, par un procédé généreux. Je laissai les Falériens en liberté se gouverner eux-mêmes selon leurs lois; je fis avec eux une paix juste et honorable pour leur villç.
FABIUS
. J'ai ouï dire que les soldats de votre armée furent bien irrités de cette paix, car ils esp^oient un graiid pillage.
CAMILLE
Ne devois-je pas préférer la gloire de Rom^ et mon honneur à l'avarice des soldats ?
FABIUS
J'en conviens. Mais revenons à notre question ; vous ne savez peut-être j3as que j'ai donné des
DES MORTS. ao3
marques de probité plus fortes que l'affaire de votre maître d'école. -
CAMILLE
Non , je ne le sais point , et je ne saurois me le persuader.
FABIUS
J'avois réglé avec Annib^l qu'on échangeroit dans les deux armées les prisonniers, et que ceux qui ne pourrôient être échangés seroient rachetés deux cent cinquante drachmes pour chaque homme. L'échange achevé, on trouva qu'il y avoit encore, au delà du nombre des Carthaginois, deux cent cinquante Romains qu'il falloit racheter.» Le sénat désapprouve mon traité et refuse le paiement ; j'envoie mon fils à Rome pour vendre mon bien , et je paie à mes dépens toutes les rançons que le sénat ne vouloit point payer. Vous n'étiez généreux qu'aux dépens de la république; mais moi je l'ai été sur mon propre compte ; vous ne l'aviez été que de concert avec le sénat , je l'ai été contre le sénat même.
Il n'est pas difficile à un homme de cœur de sacrifier un peu d'argent pour se procurer tant de gloire. Pour moi, j'ai montré ma générosité en sauvant ma patrie ingrate; sans moi, les Gaulois ne vous auroient pas même, laissé une ville de Rome à défendre. Allons trouver Minos afin
qu'il finisse' notre contestation , et règle nos rangs.