DIALOGUE XXXV
FABIUS MAXIMUS et ANNIBAL.
Un général d'armée doit sacrifier sa réputation au salul public.
ANNIBAL
Je VOUS ai fait passer de mauvais jours et de mauvaises nuits : avouez-le de bonne foi#
FABIUS
Il est vrai; mais j'en ai eu ma revanche.
ANNIBAL
Pas trop : vous ne faisiez que reculer devant moi , • que chercher des campements inaccessibles sur des montagnes; vous étiez toujours dans les nues. C'éfoit mal relever la réputation des Romains que de montrer tant d'épouvante.
FABIUS
Il faut aller au plu6 pressé. Après tant de batailles perdues , j'eusse achevé la ruine de la république en hasardant de nouveaux combats. Il Mloit relever le courage de nos troupes, les accoutumer à vos armes, à vos éléphants, à vos
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ruses, à votre ordre de bataille, vous laisser amollir dans les plaisirs de Capoue , et attendre que vous usassiez peu à peu vos forces.
ATfNÏBAL.
Mais cependant vous vous déshonoriec par votre tiinidité. Belle ressource pour la patrie après tant de malheurs, qu'un capitaine qui n'ose rien tenter ,<jiîi a peur de son ombre comme un lièvre , qui ne trouve point de rçchers assez escarpés pour y faire grimper ses troupes toujours tremblantes ! C'étoit entretenir la lâcheté dans votre camp, et augmenter l'audace dans le mien.
FABIUS
Il ^loit mieux se déshonqrer par c«tte lâcheté que de faire massacrer toutela fleur des Romains , comme Terentius Varro le fit à Cannes. Ce qui aboutit à sauver la patrie , et à rendre les vietoires des ennemis inutiles, ne peut déshonorer un' capitaine. On voit qu'il a préféré le salut public à sa propre réputation, qui lui est plus chère que sa Ade , et ce sacrifice de sa réputation doit lui en attirer une grande: encore même n'est -il pas question de sa réputation ; il ne s'agit que de discours téméraires de certains critiques qui n'ont pas des vues assez étendues pour prévoir de loin combien cette manière lente de faire la guerre sera enfin avantageuse. Il faut laisser parler les gens qui ne regardent que ce qui est présent et
que ce qui brille. Quand vous aurez obtenu par votre patience un bon succès, les gens même qui vous ont le plus condamné seront les pluà empressés à vous applaudir. Ils ne jugent que par le succès; ne songez qu'à réussir : si vous y parvenez, ils vous accableront de louanges.
ANNIBAL
Mais que vouliez -vous que pensassent vos alliés ? .^ ; .
FABIUS
Je les lalssois penser tout ce qu'il leur plaisoit , pourvu que je sauvasse Rome , comptant bien que je serois justifié sur toutes leurs critiques après que j'auroif,prévalu sur vous. * ^
Sur moil Vous n'avez jamais eu cette gloire une seule fois. J'ai montré que je me savois jouer de toute votre science dans l'art militaire ; car, avec des- feux attachés aux cornes d'un grand nombre de bœufs je voua donnai le change, et je décampai la nuit pendant que vous vx)us imaginiez que j'étois auprès de votre camp.
' FABIUS
Ces ruses-là peuvent surprendre tout le monde, mais elles n'ont rien décidé entre nous. Enfin vous ne pouvez désavouer que je vous ai affoibli , que j'ai repris des places, que j'ai relevé de leurs chutes les troupes romaines; et si le plus jeune
Scipion ne m'en eût dérobé la gloire, je vous au rois chassé de lltalie. Si Scipion en est venu à bout , c'est qu'il y avoit encore une Rome sauvée par la sagesse de Fabius. Cessez donc de vous moquer d'un homme qui, en reculant un peu devant vous, est cause que vous avez abandonné toute l'Italie et fait périr Carthage. Il n'est pas question d'éblouir par des commencements avantageux : l'essentiel est de bien finir.