DIALOGUE XXXVI
• RHADAMANTHE, CATON le censeur, ET SCIPION l'africain.
Les plus grandes yertus sont gâtées par une humeur
chagrine et caustique
RHADAMAJSTTHE.
Qui es -tu donc, vieux Romain? Dis-moi ton nom. Tu as la physionomie assez mauvaise, un visage dur et rébarbatif. Tu as l'air d'un vilain rousseau; du moins je cro^s que tu l'as été pendant ta jeunesse. Tu avois , si je ne me trompe , plus de cent ans quand tu es mort.
CATpN.
Point : je n'en avois que quatre -♦vingt -dix, et
2o8 * DI4JIOGUES
j'ai trouvé ma vie bien courte ; car j'aimois fort à vivre, et je me portois à merveîjle. Je m'appelle ^ Caton. N'as - tu point ouï parler de moi , de ma sagesse, de mon courage contre les méchants ?
RHADAMÀNTHE.
Hol je te recohnois sans peine sur le portrait qu'on m'avoit fait de toi. Te voilà tout juste , cet homme toujours prêt à se vanter et à mordre les auti'es. Mais j'ai un différent à régler entre toi et le grand Scipion qui vainquit Annibal. Holà ! Scipion, hâtez -vous de venir : voici Caton qui arrive enfin ; je prétends juger tout 4 l'heure votre vieille querelle. Çà , que chacun défende sa cause.
SCIPION
Pour moi , j^ai à me plaindre de la jalousie ma- Hgne de Caton ; elle étoit indigne de sa haute réputation. Il se joignit à Fabius Maximus , et ne fut son ami que pour m'attaquer. Il vouloit m'empécher de passer en Afrique. Ils étoient tous deux timides dans leur politique : d'ailleurs Fabius ne savoit que sa vieille méthode de temporiser à la guerre, d'éviter les batailles, de camper dans les nues , d'attendre que les ennemis.se consumassent d'eux-mêmes. Caton, qui aimoit par pédanterie les vieilles gens, s'attacha à Fabius, et fut jaloux de moi,' parce que j'étois jeune et hardi. Mais la
DES MOaTS. 209
principale cause de son entêtement fut son avarice : il vouloit qu'on fît la guerre avec épargne comme il plantoit ses choux et ses ognons. Pour moi, je voulois qu'on fît vivement la guerre , pour la finir bientôt avec avantage ; qu'on regardât non ce qu'il en coûteroit , mais les actions que je ferois. Le pauvre Caton étoit désolé , car il vouloit toujours gouverner la république comme sa petite chaumière, et remporter des victoires ajuste prix. Il ne voyoit pas que le dessein de Fabius ne pouvoit réussir. Jamais il n'auroit chassé Annibal dltalie. Annibal étoit assez habile pour y subsister toujours aux dépens du pays, et pour conserver des alliés ; il auroit même toujours fait venir de nouvelles troupes d'Afrique par mer. Si Néron n'eût défait Asdrubal avant qu'il pût se joindre 4 son frère , tout étoit perdu , Fabius le temporiseur eût été sans ressource. Cependant Rome, pressée de si près par un tel ennemi , auroit succombé à la longue. Mais Caton ne voyoit point cette nécessité de faire une puissante diversion pour transporter à Carthage la guerre qu'Annibal avoit su porter jusqu'à Rome. Je demande donc réparation de tous les torts . que Caton a eus contre moi, et des persécutions qu'il a faites à ma famille.
CATON
Et mo\ je demande récompense d'avoir soutenu m. 14
JtlO DIALOGUES
la justice et le bien public contre ton frère Lucius, qui étoit un brigand. Laissons là cette guerre d'Afrique où tu fus plus heureux que sage: Venons au fait. I^'est-ce pas une chose indigne que tu aies arraché à la république un commandement d'armée pour ton frère qui en étoit incapable? Tu promis dé le suivre et de servir sous lui. Tu éftois son pédagogue dans cette guerre contre Antiochus. Ton frère fit toutes sortes d'injustices et de concussions. Tu fermois les yeux pour ne les pas voir : la passion fraternelle t'avoit aveuglé.
sciPiojy.
Mais quoi! cette guerre ne finit -elle pas glorieusement ? Le grand Antiochus fut défait » chassé, et repoussé. des côtes d'Asie. C'est le dernier ennemi qui ait pu nous disputer la suprême puissance. Après lui tous les royaumes venoient tomber les uns sur les autres aux pieds des Romains.
CATOW.
il est vrai qu'Antiochus pouvoit bien embarrasser, s'il eût cru les conseils d'Annibal; mais il ne fit que s'amuser , que se déshonorer par d'infâmes plaisirs'. U épousa dans sa vieillesse une jeune Grecque. Philopœmen disoit alors que s'il eût été protecteur des Achéens , il eût voulu sans peine défaire toute l'armée d' Antiochus, en la surprenant dans les cabarets. Ton frère et toi , Scipion , vous n'eûtes pas grande peine à. vaincre
bKS ilORTS. a 1 1
des ennemiis qui s'étaient déjà ainsi vaincus euxnïà»eë par leur mollesse.
SGIPIÔN.
La puissance d'Antiochus étoit pourtant formidable.
CATÔir.
Maïs revenons à notre affairer. Lucius ton frère n'a-t^l pas enlevé, pillé , ravagé ? Oserois- tu dire qu'il a gôuyerné'én bonime de bien?
SCIPIÔW.
Après ma mort tu as eu la dureté de le condamner à une amende^ et de vouloir le faire prendre par des licteurs.
CATÔN.
Il le méritoit bien. Et toi , qui avois...
SCIPIOW, •
Pour moi , je pris ibon parti avec courage , quand je vie que le peuple se tournoit contre moi. Au lieu de répondre à raccusation , je dis : Allons au Gapitole remercier les dieux de ce qu'en un jour semblable à celui-ci je vainquis Annibal et les Carthaginois. Après quoi je ne m'exposai plus à la fortune; je me retirai à Linternum, loin d'une patrie ingrate, dans une solitude tranquille et respectée de tous les honnêtes gens, où j'attendis la mort en philosophe. Voilà ce que Caton, censeur implacable, me contraignit de faire. Voilà de quoi je demande justice.
a 12 DIALOGUES
CATON
Tu me reproches ce qui fait ma gloire. Je n'ai épargné personne pour la justice. J'ai fait trembler tousles plus illustres Romains. Je voyois combien les mœurs se corrompoient tous les jours par le faste et par les délices. Par exemple , peut-on me refuser d'immortelles louanges pour avoir chassé du sénat Lucius Quintius, quiavoit été consul et qui étoit confrère de T. Q. ÏFlaminius vainqueur de Philippe roi de Macédoine , qui eut la cruauté de faire tuer un homme devant un jeune garçon qu'il aimoit , pour contenter la curiosité de cet enfant par un si horrible spectacle?
SCIPIOW.
J'avoue que cette action est juste, et que tu as souvent puni le crime. Mais tu étois trop ardent contre tout le monde ; et iquand tu avois fait une bonne action , tu t'en vantois trop grossièrement. Te souvieîis-tu d'avoir dit autrefois que Rome te devoit plus que tu ne devois à Rome? Ces paroles sont ridicules dans la bouche d'un homme grave.
HHÂDAMÀirTHE. "
Que réponds- tu , Caton , à ce qu'il te reproche ?
CATON
Que j'ai en effet soutenu la république romaine contre la mollesse et le faste des femmes, qui en corrompoient les mœurs; que j'ai tenu les grands daus la crainte des lois; que j'ai pratiqué moi-
DES MORTS. ai 3
même ce que j'ai enseigné fixm autres ; et que la république ne m'a pas soutenu de même contre les gens qui u'étoient mes ennemis qu'à cause que je les avois attaqués pour l'intérêt de la patrie. Comme mon bien de campagne étoit dans le voisinage de celui de Manius Curius, je me proposai dès ma jeunesae d'imiter ce grand homme par la simiplicité des mœurs, pendant que d'un autre côté je me proposois Démosthène pour mon modèle d'éloquence. On m'appeloit même le Démosthène latin. On me voyoit tous les jours marchant nu avec mes esclaves pour aller labourer la terre. Mais ne croyez pas que cette application à l'agriculture et à l'éloquence me détournât de l'art militaire. Dès l'âge de dix - sept ans je me montrai intrépide dans les guerres contpe Ànnibal. Bientôt mon corps fut tout couvert de cicatrices. Quand je fus envoyé préteur en Sardaigne , je rejetai le luxe que tous les autres préteurs avoient introduit avant moi; je ne songeai qu'à soulager le peuple , qu'à maintenir le bon ordre , qu'à rejeter tous les présents. Ayant été fait consul , je gagnai en Espagne, au-deçà de fis^tis, une bataille contre les barbares. Après cette victoire, je pris plus de viUes en Espagne que je n'y demeurai de jours.
SCIPION
Autre vanterie insupportable. Mais noua, la connoissons déjà, car tu l'as souvent faite, et
a J 4 DIALOGUES
plusieurs morts, venus ici depilis vingt. ans me l'avoient racontée pour me réjouir. Mais, mon pauvre Caton , ce n'est pas devant moi qu'il faut parler ainsi ; je connois l'Espagne et tes belles conquêtes.
CATON
Il est certain que quatre centç, villes se rendirent presque en m.épae temps ^ et tu n'en a jamais, tant fait.
SGIPIOK.
Carthage seule vaut mieux que tes quatre cents
villages.
CATON
Mais que diras-tu de ce que je fis sous Maximus Acilius pour aller, au travers des précipices , silr-. prendre Antiochus dans les montagnes entre' la Macédoine et la Thessalie ?
SGIPION.
J'approuve cette action, et il serait injuste de lui refuser des louanges. On t'en doit aussi pour avoir réprimé les mauvaises mœurs. Mais on ne peut t'excuser sur ton avarice sordide.
CATOir.
Tu parles ainsi parce que c'est toi qui as accoutumé les soldats à vivre délicieusement. Mais il faut se représenter que. je me suis vu dans une république qui se corrompoit tous les jours. Les dépenses y augmentoiçnt sans mesure. On y ache-^
DES MORTS. ai 5
toit un poisson plus cher qu'un bœuf n'avoit été vendu quand j'entrai dans les affaires publiques. n est vrai que les choses qui étoient au plus bas prix me paroissoient encore trop chères quand elles étoient inutiles. Je disois aux Romains : A quoi vous sert de gouverner les nations , si vos femmes vaines et corrompues vous gouvernent ? Avoîs-je tort de parler ainsi? On vivoit sans pudeur; chacun se ruinoit, et vivoit avec toute sorte de bassesse et de mauvaise foi, pour avoir de quoi soutenir ses folles dépensés. Pétoîs censeur, j'avois acquis de l'autorité pa» ma vieillesse et par ma vertu: pou vois- je me taire?
SCIPIOIC.
Maïs pourquoi être encore le délateur universel à quatre-vingt-dix ans? Cest un beau métier à cet âge !
* GATOir.
C'est le métier d'un homme qui n'a rien perdu de sa vigueur, ni de son zèle pour la république , et qui se sacrifie pour l'amour d'elle à la haine des grands, qui veulent être impunément dans le désordre.
SCIPÏOJT.
Mais tu as été accusé aussi souvent que tu as accusé les autres. lime semble que tul'as^rété, jusqu'à soixante et dix fois, et jusqu'à l'âge, de quatre-vingts ans.
ai6 ' DIALOGUES
CATOH.
U est vrai , je m'en glorifie. Il n'étoit pas possible que les méchants ne fissent , par des calomnies , une guerre continuelle à un homme qui ne leur a jamais rien pardonné.
SCIPION
Ce ne fut pas sans peine que tu -te défendis contre les dernières accusations.
CATON
Je l'avoue : fâut-il s'en étonner ? II est bien malaisé de rendre compte de toute sa vie devant les hommes d'un autre si^^le que celui où l'on a vécu, j'étois un pauvre vieillard exposé aux insultes de la jeunesse, qui croyoit que je radotois, et qui comptoit pour des fables tout ce que j'avois fait autrefois. Quand je le racontois, ils ne faisoient que bâiller et que se moquer de moi, comme d'un homme qui se lûuoit sans cesse.
scipiorr.
Ils n'a voient pas grand tort. Mais enfin pourquoi aimois-tu tant à reprendre les autres? Tu étois cçmme un chien qui aboie contre tous les passants.
CATON
J'ai trouvé toute ma vie que j'apprenois beaucoup plus en reprenant les fous qu'en fréquentant les sages. Les sages ne le sont qu'à denii, et ne donnent que de foibles leçons : mais les fous
DES MOHTS. 217
sont bien fous , et il n'y a qu'à les voir pour savoir comment il ne faut pas faire.
SCIPION
J'en conviens ; mais toi qui étôis si sage, pourquoi étois-tu d'abord si ennemi des Grecs ?
CATOW.
C'est que je craignois que les Grecs ne nous communiquassent bien plus leurs arts que leur sagesse, et leurs mœurs dissolues qile leurs scieqces. Jen'aimois point tous ces joueurs d'instruments, ces musiciens, ces poètes, ces peintres, ces sculpteurs ; tout cela ne sert qu'à la curiosité et à une vie voluptueuse. Je trouvois qu'il valoit mieux garder notre simplicité rustique, notre vie laborieuse et pauvre dans l'agriculture , être plus grossiers et mieux vivre, moins discourir sur la vertu, et la pratiquer davantage.
sciproN.
Pourquoi donc , dans ta suite , pris-tu tant de peine dans ta vieillesse pour apprendre la langue grecque ?
CATÔir.
A la fin je me laissai enchanter par les Sirènes comme les autres. Je prêtai l'oreille aux muses grecques. Mais je crains bien que tous ces petits sophistes grecs , qui viennent * affamés à Rome pour faire fortune , n'achèvent de corrompre les mœurs romaines.
SCIPION
Ce n'est pas sans sujet que tu le crains: mais tù . aurois dû craindre aussi de corrompre les moeurs, romaines par ton avarice.
CATON
Moi avare ! j'étois bon ménager ; je ne voulois laisser rien perdre. Mais je nedépensois que trop !
AilÂDAMÂNTHE.
Ho! voilà le langage de ravarice,qui croit toujours être prodigue.
SCIPION
N'est-il pas honteux que tu aies abandonné l'agriculture pour te jeter dans l'usure la plus infâme ? Tu ne trouvois pas sur tes vieux jours , à ce que j'ai ouï dire , que leé terres et les troupeaux rapportassent assez de revenu : tu devins usurier. Est-ce là le métier d'un censeur qui veut réformer la ville ? Qu'as-tu à répondre?
BHAOAMANTHE.
Tu n'oses parler , et je vois bien que tu es cou-^ pable. Voici une cause assez difficile à juger. U faut , mon pauvre Gaton , te punir et te récompenser tout ensemble. Tu m'embarrasses fort. Voici ma décision. Je suis touché de tes vertus et de tes grandes actions pour ta république ; mais aussi quelle apparence de mettre un usurier dans les Champs Élysées? ce seroit un trop grand ^eandale. Tu demeureras donc^ s'il te plaît , à la porte;
^ DES MORTS. aig
mais ta consolation sera d'empêcher les autres d'y entrer. Tu contrôleras tous ceux qui se présenteront; tu seras censeur ici -bas, comme tu l'étois à Rome. Tu auras , pour menus plaisirs , toutes les vertus du genre humain à critiquer. Je te livre L. Scipion et L. Quintius, et tous les autres y pour répandre sur eux ta bile : tu pourras même l'exercer sur tous les autres morts qui viendront en foule de tout l'univers; citoyens romains , grands capitaines , rois barbares , tyrans des nations, tous seront soumis à ton chagrin et à ta satire. Mais prends garde à Luctus Scipion ; car je l'établis pour te censurer à son tour impitoyablement. Tiens, voilà de l'argent poiir en prêter à tous les morts qui n'en auront point dans la bouche pour passer la barque de Caron. Si tu prêtes à quelqu'un à usure, Lucius ne manquera pas de m'en avertir, et je te punirai comme les plus infâmes voleurs.
aaa bialogues
DIALOGUE XXXVIL
SCIPION ET ANNfBAL.
*La vertu seule fait sa récompense par le pur plaisir qui raccompagne «
AÎTMBAii.
Nous voici assemblés, vous et moi, comme nous le fûmes en Afrique un peu avant la bataille de Zama.
SCI^IQN.
II. est vrai ; mais la conférence d*aujourd'hui est bien différente de l'autre. Nous n^avons plus de gloire à acquérir , ni de victoire à remporter. Il ne nous reste qu'une ombre vaine et légère de ce que nqujj avons été , avec un souvenir de nos aventures qui ressemble à un songé. Voilà ce qui met d'accord Annibal et Scipion. Les mêmes xlieux qui ont mis Carthage en poudre ont réduit à un peu de cendre le vainqueur de Carthage que vous voyez.
AKNIBAL.
Sans doute c'est dans votre solitude de Linternum que vous avez appris toute cette belle philosophie.
SGIPIQN.
Quand je ne l'aurois pas apprise dans ma retraite, je l'apprendrois ici ; car la mort donne les plus grandes leçons pour désabuser de tout ce que le monde croit merveilleux.
ANNIBAL
La disgrâce et la solitude ne vous ont pas été inutiles pour faire ces' sages réflexions.
SCIPIGIS'.
J'en conviens ; mais vous n'avez pas eu moins que moi ^ ces instructions de la fortune. Vous avez vu tomber Carthage , et il vous a fallu abandonner votre patrie ; et après avoir fait trembler Rome , vous avez été contraint de vqus dérober à sa vengeance par une ^e errante dé pays en pays. ' ' '
AlfiriBAL.
Il est vrai ; mais je n'ai abandonné ma patrie que quand je ne pouvois plus la défendre, et qu'elle ne pouvoit me sauver du supplice; je Tai quittée pour épargner sa ruine entière , et' pour ne voir point sa servitude." Au contraire , vous avez été réduit à quitter votre patrie au pUis haut point de sa gloire, et d'une gloire qu'elle tenoit de vous. Y a-t-il rien de si amer ? quelle ingratitude!
SCIPIOW.
C'est ce qu'il faut attendre des hommes quand
222 DIALOGUISS
on les sert le mieux. Ceux qiii font le bien par ambition jsont toujours mécontents : un peu plus tôt , un peu plus tard , la fortune les trahit y et les hommes sont ingrats pour eux. Mais qiiand on fait le bien pour Famour.de là vertu, la- vertu qu'on aime récompensé toujours assez par le plaisir qu'il y a à la suivre^ et elle fait mépriser toutes les autres récompenses dont on est privé.