‹ Œuvres choisiesChapitre 46 sur 111 · III. I · texte numérisé non relu

III. I

pater ne put lui donner la mort ni la vie. Falloit-il fuir comme vous fîtes , sans savoir où vous alliez, et attendre la mort des mains de Popilius ? J'ai mieux fait de me la donner moi - même à Utique?

CICÉRON

Et moi j'aime mieux n'avoir point désespéré de la république jusqu'à la mort , et lavoir soutenue par des conseils modérés, que d'avoir fait une guerre foible et imprudente , et d'avoir iini par un coup de désespoir.

CATON

Vos négociations ne valoicnt pas mieux que ma guerre d'Afrique; car Octave, tout jeunç qu'il éloit, s'est joué de ce grand Cicéron qui étoit la^ lumière de Rome. Il s'est servi de vous pour s'autoriser; ensuite il vous a livré à Antoine. Mais vous qui parlez de guerre, l'avez^vous jamais su faire ? Je n'ai pas encore oublié votre belle conquête de Piudinèsse, petite ville des détroits de la Cilicie; un parc de moutons n'est guère plus facile à prendre. Pour cette belle expédition il vous falloit un triomphe, si on çùt voulu vous en croire; les supplications ordonnées par le sénat ne suffisoient pas pour de tels exploits. Voici ce que je répondis aux sollicitations que vous me fîtes là-dessus. Vous devez être plus content , disois-je, des louaiiges du sénat, que vous avez méritées par votre bonne

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conduite, que d'un triomphe; car le triomphe marqueroit moins la vertu du triomphateur que le bonheur dont les dieux auroient accompagné ses entreprises. Cest ainsi qu'on tache d'amuser, comme on peut , les hommes vains et incapables de se faire justice.

CIG^ROir.

Je reconnois que j'ai toujours été passionné pour les louanges ; mais faut-il s'en étonner ? N'en ai-je pas mérité de grandes par mon consulat, par mon amour pour la république, par mon éloquence, enfin par mon goût pour la philosophie? Quand je ne voyois plus de moyens de servir Rome dans ses malheurs , je me consolois dans une honnête oisiveté à raisonner, à écrire sur la vertu.

CATON

Il valoit mieux la pratiquer dans les périls, que d'en écrire. Avouez - le franchement , vous n'étiez qu'un foible copiste des Grecs : vous mêliez Platon avec Épicure , l'ancienne académie avec la nouvelle ; et après avoir fait l'historien sur leurs préceptes dans des dialogues où un homme parloit presque toujours seul , vous ne pouviez presque jamais rien conclure. Vous étiez toujours étranger dans la philosophie, et vous ne songiez ^u'à orner votre esprit de ce qu'elle a de beau.

Enfin vous avez toujours été flottant en politique et en philosophie.

*CIGÉRON.

Adieu , Caton. Votre mauvaise humeur va trop loin. A vous voir si chagrin, on croiroit que vous regrettez la vie. Pour moi , je sqis consolé de Tavoir perdue , quoique je n'aie point tant fait le brave. Vous vous en faites trop accroire , pour avoir fait en mourant ce qu'ont fait beaucoup d'cvsclaves avec autant de courage que vous.

DIALOGUE XLIL

GÉSAR ET ALEXANDRE.

Caractères d'un tyran et d'un prince qui, étant né avec les plus belles qualités pour faire un ^and roi, s'abandonne à son orgueil et à ses passions. L'un et l'autre sont les fléaux du genre humain ; mais l'un est à plaindre, et l'autre fait l'horreur de l'humanité.

ALEXANDRE

Qui est donc ce Romain nouvellement venu? Il est percé de bien des coups. Ah! j'entends qu^on dit que c'est César. Je te salue , grand Romain : on disoit que tu devois aller vaincre les Parthes et conquérir tout l'Orient ; d'où vient que nous te voyons ici ?

• CÉSAIL

Mes amis m'ont assassiné dans le sénat.

ALEXAIVDRE.

Pourquoi étois - tu devenu leur tyran , toi qui n'étois qu'un simple citoyen de Rome ?

g£sàr.

C'est bien à toi à parler ainsi ! N'as - tu pas fait l'injuste conquête de l'Asie? N'as -tu pas mis la Grèce dans la servitude ?

Oui ; mais les Grées étoient des peuples étrangers et ennemis de la Macédoine. Je n'ai point mis, comme toi, dans les fers ma propre- patrie ; au contraire , j'ai donné aux Macédoniens une gloire immortelle avec l'empire de tout l'Orient.

CÉSAR

Tu as vaincu des hommes efféminés^ tu es devenu aussi efféminé qu'eux. Tu as pris les richesses des Perses, et les richesses *des Perses t'ont vaincu en te corrompant. As-tu porté jusqu'aux enfers cet orgueil insensé qui te ôt croire que tu étois un dieu ?

ALEXANDRE

favoue mes fautes et mes erreurs. Mais est-ce à toi à me reprocher ma mollesse ? Ne sait-on pas ta vie infâme en Bythinie , ta corruption à Rome , où tu n'obtins les honneurs que par des intrigues honteuses? Sans tes infamies tu n'aurois jamais

(été qu'un particulier dans ta république. Il est vrai aussi que tu vivrois encore.

césAR.

Le poison fit contre toi à Babylone ce que le fer a fait contre moi dans Rome.

ALEXANDRE

Mes capitaines n'ont pu m'empoisonner sans

crime; tes concitoyens, en te poignardant, sont

les libérateurs de leur patrie : ainsi nos morts

sont bien différentes. Mais nos jeunesses le sont

encore davantage : la mienne fut chaste, noble »

ingénue ; la tienne fut sans pudeur et sans

probité.

g:ésar.

Ton ombre n'a rien perdu <ie l'orgueil et de l'emportement qui ont paru dans ta vie.

ALEXANDRE

J'ai été emporté par mon orgueil, je l'avoue. Ta conduite a été plus mesurée que Is^ mienne ; mais tu n'as point imité ma candeur et ma franchise. Il falloit être hannête homme avant que d'aspirer à la gloire de grand homme. J'ai été souvent foible et vain; mais au moins j'étois meilleur pour ma patrie et moins injuiste que toi.

Cl^SAR.

Tu fais grand cas de la justice sans l'avoir suivie. Pour moi, je crois que le plus habile

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homme doit se rendre le maître , et puis^ gouverner sagement.

ALEXAXDBiE.

Je ne l'ai que trop cru comme toi. Eaque, Rhadamanthe et Minos m'en ont sévèrement repris, et ont condamné mes conquêtes. Je nai pourtant jamais cru dans mes égarements qu'il fallût mépriser la justice. Tu te trouves mal de l'avoir violée.

CESAR

Les Romains ont beaucoup perdu en me tuant ; j'avois fait des projets pour les rendre heureux.

ALEXAlfDRB.

Le meilleur projet eût été d'imiter Sylla , qui , ayant été tyran de sa patrie comme toi , lui rendit la liberté : tu aurois fini ta vie en paix comme lui. Mâts tu ne peux me croire : je te quitte, et vais t'attendre devant les trois juges qui« te vont juger.

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