‹ Œuvres choisiesChapitre 45 sur 111 · CATON ET CICÉRON · texte numérisé non relu

CATON ET CICÉRON

Caractère de ces deux philosophes, avec un admirable contraste de ce qu'il j avoit de trop farouche et de trop austère dans la vertu de l'un, et de trop foible dans celle de l'autre.

C^TON

Il y a long - temps , grand orateur, que je vous attendois ici. Il y a long-temps que vous y deviez arriver. Mais vous y êtes venu le plus tard qu'ail vous, a été possible.

GICJSROJV.

J'y suis venu après une mort pleine de courage.

DES MORTS. ^3g

J'ai été la victime de la république ; car depuis le temps de la conjuration de Catilina, où j'avois sauvé Rome, personne ne pouvoit plus être ennemi de la république sans me déclarer la guerre.

CÂTON,

J'ai pourtant su que vous aviez trouvé grâce auprès de César par vos soumissions , que vous lui prodiguiez les plus magnifiques louanges, que vous étiez Tami intime de tous ses lâches favoris, et que vous persuadiez même dans vos lettres d'avoir recours à sa clémence , pour vivre en paix au milieu de Rome dans la servitude. Voilà à quoi sert l'éloquence.

CICiRON.

Il est vrai que j'ai harangué César pour obtenir la grâce de Marcellus et de Ligarius.

CATON

Hé ! ne vaut - il pas mieux se taire que d'employer son éloquence à flatter un tyran ? O Cicéron,j'ai su plus que vous: j'ai su me taire et mourir.

CICÉROW.

Vous n'avez pas vu une belle observation que j'ai faite dans mes Offices, qui est que chacun doit suivre son caractère. Il y a des hommes d'un naturel fier et intraitable , qui doivent soutenir cette vertu austère et farouche jusqu'à la mort : il ne

li^O DIALOGUES

leur est pas permis de supporter la vue du tyran ; ils n'ont d'autre ressource que celle de se tuer. Il y a une autre vertu, douce et plus sociable , de certaines personnes modérées qui aiment mieux la république que leur propre gloire: ceux-là doivent vivre , et ménager le tyran pour le bien public ; ils se doivent à leurs citoyens , et il ne leur est pas permis d'achever par une mort précipitée la ruine de leur patrie*

CATON

Vous avez bien rempli ce devoir ; et , s'il faut juger de votre amour pour Rome par votre craintç de la mort, il faut avouer que Rome vous doit beaucoup. Mais les gens qui parlent si bien devroient ajuster toutes leurs paroles avec assez d'art pour ne se pas contredire eux - mêmes. Ce Cicéron qui a élçvé jusqu'au ciel César, et qui n'a point eu de honte de prier les dieux de n'envier pas uii si grand bien au:& hommes, de quel front a-t-il pu dire ensuite que les meurtriers de César étoient les libérateurs de la patrie? Quelle grossière contradiction ? Quelle lâcheté infâme ! peut-on se fier à la vertu d'un homme qui parle ainsi selon le temps ?

CICÉRON

Il falloit bien s'accommoder aux besoins de la république. Cette souplesse valoit encore-mieux que la guerre d'Afrique entreprise par Scipion et

par vous contre les règles de la prudence. Pour mol , je l'avols bien prédit ( et l'on n'a qu'à lire mes lettres ) que vous succomberiez. Mais votre naturel inflexible et âpre ne pouvoit souffrir aucun tempérament, vous étiez né pour les extrémités.

CATOH.

Et vous pour tout craindre , comme vous l'avez souvent avoué vous - même. Vous n'étiez capable que de prévoir des inconvénients. Ceux qui prévaloient vous entraînoient toujours jusqu'à vous faire dédire de vos premiers sentiments. Ne vous a-t-on pas vu admirer Pompée., et exhorter tous vos amis à se livrer à lui? Ensuite n'avez -vous pas cru que Pompée mettroît Rome dans la servitude , s'il surmontoit César ? Comment , disiezvous , croira-t-il les gens de bien s'il est le maître , puisqu'il ne veut croire aucun de nous pendant la guerre où il a besoin de notre secours? Enfin n'avez-vous pas admiré César? n'avez-vous pas recherché et loué Octave?

CICÉHOH.

Mais j'ai attaqué Antoine. Qu'y a -t- il de plus v^ément que mes harangues contre lui , semblables à celles de Démosthène contre Philippe ?

CATOH.

Elles sont admirables : mais-Démosthène savoit

mieux que vous comment il faut mourir; Anti-

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