‹ Œuvres choisiesChapitre 77 sur 111 · HENRI III ET HENRI IV · texte numérisé non relu

HENRI III ET HENRI IV

Différence entre un roi qui se fait craindre et haïr par la cruauté et la. finesse , et un roi qui se fait aimer par sa sincérité et son désintéressement.

HENRI ni.

Hé] mon pauvre cousin , vous voilà tombé dans le même malheur que moi.

HENRI IV

Ma mort a été violente comme la vôtre. Mais personne né vous a regretté que vos mignons, à cause des biens immenses que vous répandiez sur eux avec profusion ; pour moi , toute la France m'a pleuré Comme le père de toutes les familles. On me proposera dans la suite des siècles comme le modèle d'un bon et sage roi. Je commençois à mettre le royaume dans le calme , dans l'abondance et dans le bon ordre.

HENRI m. .

Quand je fus tué. à Saint-Cloud , j'avois déjà abattu la ligue ; Paris étoit prêt à se rendre ; j'aurois bientôt rétabli mon autorité.

HENRI IV

Mais quel moyen d? rétablir votre réputation

DES MOKTS. ' 369

si noircie? Vous passiez pour un fourbe, .un hypocrite, un impie , un homme efféminé et dissohi. Quand on a une fois perdu la réputation de probité et de bonne foi , on n'a jamais une autorité tranquille et assurée. Vous vous étiez défait des deux Guises à Blois ; mais vous ne pouviez jamais vous défaire de tous ceux qui avoient horreur de vos fourberies.

HEITRI lU.

Hé ! ne savez- vous pas que ^l'art de dissimuler est Fart de régner ?

HEITRI IV.

Voilà les belles maximes que Dû Guast et quelques autres vpus avoient inspirées. L'abbé d'Elbène et les autres Italiens vous avoient mis dans la tête la politique de Machiavel. La reine votre mère vous avoit nourri dans ces sentiments. Mais elle eut bien* sujet de s'en repentir; elle eut ce qu'elle méritoit: elle vous avoit appris à être dénaturé ; vous le fûtes contre elle.

^EIfRI III.

Mais quel moyen d'agir sincèrement , et de se confier aux hommes ? ils sont tous déguisés et corrompus.

HENRI IV

Vous le croyez parce que' vous 'n'avez jamais vu d'honnêtes gens, et vous ne croyez pas qu'il y en puisse avoir au monde. Mais vous n'en III. 24

cherchiez pas; au contraire, vous les fuyiez, et ils vous fuyoient; ils vous étoient suspects et incommodes. Il vous falloit des scélérats qui yous inventassent de nouveaux plaisirs, qui fussent capables des crimes les plus noirs , et devant lesquels rien ne vous fît souvenir ni de la religion ni de la pudeur violées. Avec de telles mœurs , on n'a garde de trouver des gens de bien. Pour moi , j'en ai trouvé , j'ai su m'en servir dans mon conseil, dans les négociations étrangères , -dans plusieurs charges ; par exemple , Sully , Jeannin , d'Ossat , etc.

HENRI III

A vous entendre parler , on vous prendroit pour un Caton; votre jeunesse a été aussi déréglée que la mienne.

HENRI IV

• Il .est vrai , j'ai été inexcusable dans ma passion honteuse pour les femmes; mais dans mes dé* sordres, je n'ai jamais été ni trompeur, ni méchant , ni impie ; je n'ai jamais été que foible. Le malheur m'a beaucoup servi; car j'étois naturellement paresseux et trop adonné aux plaisirs. Si je fusse né roi, je me serois. peut-être déshonoré; mais la mauvaise foi;tune à vaincre, et «mon royaume à conquérir, m'ont mis dans la nécessité de in'élever ati dessus de moi-même.

DES Moivrs. 371

HENRI III

Combien avez- vous perdu de belles occasions de vaincre vos ennemis, pendant que vous vous amusiez sur le bord de la Garonne à soupirer pour la comtesse de Guiche ! Vous étiez comuie Hercule filant auprès d'Omphale.

HENRI IV

Je ne puis le désavouer; mais Coutras, Ivri, Arques, Fontaine-Françoise, réparent un peu....

HENRI III

N'ai-je pas gagné les batailles de Jarnac et de Moncontour ?

HENRI IV

Oui ; mais le roi Henri HI soutint mal les espérances qu'on avoit conçues du duc d'Anjou. Henri IV , au contraire , a jnieux valu que le roi de Navarre.

HENRI III

Vous croyez donc que je n'ai point ouï parler de la duchesse de Beaufort , de la marquise de Verneuil, de la..*...? Mais je ne puis les compter toutes , tant il y en a eu.

HENRI IV

Je n'en désavoue aucune , et je passe condamnation ; mais je me suis fait aimer et craindre ; j'ai détesté cette politique cruelle et trompeuse dont vous étiez si empoisonné, et qui a causé tous vos malheurs; j'ai fait la guerre avec vigueur; j'ai

îî4-

37a PIALOGTTES

conclu au dehors une solide paix; au dedans j'ai policé l'état, et je l'ai rendu florissant; j'ai rangé les grands à leur devoir, et même les plus insolents favoris ; tout cela sans tromper , sans assassiner*, sans faire d'injustice, me fiant aux gens de bien , et mettant toute ma gloire à soulager les peuples.

DIALOGUE LXVÏL.

HENRI IV ET LE duc.de MAYENNE.

Les malheurs font les grands héros et les bons rois.

HEITRI IV.

Mon cousin , j'ai oublié tout le passé , et je suis bien aise de vous voir.

us DUC DE MAYEiriîE.

Vous êtes trop bon , sire , d'oublier mes fautes; il n'y a rien que je ne voulusse faire pour en effacer le souvenir.

HENRI IV

Promenons-nous dans cette allée entre ces deux canaux; et, en nous promenant, nous parlerons d'affaires.

LE DUC DE MAYENNE

Je suivrai avec joie votre majesté.

HENRI IV

Hé bien ! mon cousin , je ne suis plus ce pauvre Béarnois qu'on vouloit chasser du royaume. Vous souvenez -vous du temps que nous étions à Arques, et que vous mandiez à Paris que vous m'aviez acculé au bord de la mer, et qu'il faudroit que je me précipitasse dedans pour pouvoir me sauver ?

LE DUC DE MAYENNE

Il est vrai ; mais il est vrai aussi que vous- fûtes sur le point de céder à la mauvaise fortune , et que vous auriez pris le parti de vous retirer en Angleterre , si Biron ne vous eût représenté les suites d'un tel parti.

HENRI IV

Vous parlez f rancbement , mon cousin , et je ne le trouve point mauvais. Allez , ne craignez rien , et dites tout ce que vous avez sur le cœur.

LE DUC DE MAYENNE

Mais je n'en ai peut-être déjà que trop dit ; les rois ne veulent point qu'on nomme les choses par leurs noms. Ils sont accoutumés à la flatterie; ils en font une. partie de leur grandeur. L'honnête liberté ayéc laquelle on parle aux autres hommes les blesse; ils ne veulent point qu'on ouvre la bouche que- pour les louer et les admirer. Il ne faut pas les traiter en hommes ; il faut dire qu'ils sont toujours et partout des héros.

HENRI IV

Vous en parlez si savamment , qu'il paroit bien que vous en avez Texpérience. C'est ainsi que vous étiez flatté et encensé pendant que vous étiez le roi de Paris.

LE DUC DE MAYENNE

Il est vrai qu'on ni'a amusé, par beaucoup de vaines flatteries , qui m'ont donné de fausses espérances , et fait faire de grandes fautes.

HENIU IV.

Pour moi, j'ai été instruit par mon malheur. De telles leçons sont rudes, mais elles sont bonnes ; et il m'en restera toute ma vie d'écouter plus volontiers qu'un autre mes vérités. Dites-les-moi donc, mon cher cousin, si vous m'aimez.

LE DUC DE MAYENNB

Tous nos mécomptes sont venus de l'idée que nous avions conçue de vous dans votre jeunesse. Nous savions que les femmes vous amusoient partout ; que la comtesse de Guiche vous avoit fait perdre tous les avantages de la bataille de Coutras ; que vous aviez été jaloux de votre cousin le prince de Condé, qui paroissoit plus ferme , plus sérieux , et pfcis appliqué que vous aux grandes affaires , et qui avoit un bon esprit , une grande vertu. Nous vous regardions comme un homme mou et efféminé , que la reine-mère avoit trompé par mille intrigues d'amourettes, qui avoit

fait tout ce qu'on avoit voulu dan^ le temps de la Saint-Barthélemi pour changer de religion, qui s'étoit encore soumis après la conjuration de la Môle à tout ce que la cour désiroit ; enfin nous espérions avoir bon marché de vous. Mais en vérité , sire , je n'en puis plus ; me voilà tout en sueur et hors d'haleine. Votre majesté est aussi maigre et aussi légère que je suis gros et pesant. Je ne puis plus la suivre.

HENBI IV.

U est vrai ^ mon cousin ^ que j'ai pris plaisir à vous lasser ; mais c'est aussi le seul mal que je vous ferai de ma vie. Achevez ce que vous avez, commencé.

LE DUC DE MAYEWWE

Vous nous avez bien surpris , quand nous vous avons vu, à cheval nuit et jour, faire des actions d'une vigueur et d'une diligence incroyable à Cahors , à Eause en Gascogne , à Arques en Normandie , à Ivri , devant Paris , à Arnai-le-Duc , et à Fontaine - Françoise. Vous avez su gagner la confiance des catholiques sans perdre les huguenots ; vous avez choisi des gens capables et dignes de votre confiance pour les affaires ; vous les avez consultés sans jalousie, et avez su profiter de leurs bons avis sans vous laisser gouverner; vous nous avez prévenus partout; vous êtes devenu un

autre homme, ferme, vigilant^ laborieux, tout à. vos devoirs.

HENRI IV

. Je vois bien que ces vérités si hardies que vous me deviez dire se tournent en louanges ; mais il faut revenir à ce que je vous ai dit d'abord, qui est que je dois tout ce que je suis à ma mauvaise fortune. Si je me fusse trouvé d'abord sur le trône, environné de pompe, de délices et de flatteries , je me serois endormi dans les plaisirs ; mon naturel penchoit à la mollesse ; mais j'ai senti la contradiction des hommes;, et le tort que mes défauts me pouvoieat faire ; il a fallu m'en corriger, m'assujettir , me contraindre, suivre de bons conseils , profiter de mes fautes, entrer dans toutes les; affaires ; voilà ce qui redresse et forme les hommes.

Page 1