‹ Œuvres choisiesChapitre 78 sur 111 · DIALOGUE LXVIII · texte numérisé non relu

DIALOGUE LXVIII

HENRI IV ET SIXTE-QUmT.

*Les grands hommes s'estiment malgré ropposUion de leurs intérêts.

SIXTE-QUINT

Il y a long-temps que j'étois curieux de vous voir. Pendant que nous étions tous deux en

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.bonne santé, cela n'étoit guère possible : la mode des conférences entre les papes et les rois étoit déjà passée en notre temps. Cela étoit bon pour Léon X et François P^,qui se virent à Bologne, et pour Clément VII, avec le même roi à Marseille, pour le mariage de Catherine de Médicis» J'aurois été ravi d^avoir de même avec vous une conférence ; mais je n'étois pas libre , et votre religion ne me le permettoit pas,

HENRI IV

Vous voilà bien radouci ; la mort , je le vois bien , vous a mis à la raison. Dites la vérité , vous n'étiez pas de même du temps que je n'étois encore que ce pauvre Béarnois excommunié.

SIXTE-QtlINT.

Voulez-vous que je vous parle sans déguisement ? d'abord je crus qu'il n'y avoit qu'à vous pousser à toute extrémité, J'avois par là bien embarrassé votre prédécesseur ; aussi le fis-je bien repentir d'avoir osé faire massacrer un cardinal de la sainte église. S'il n'eût fait tuer que le duc de Guise , il en eût eu meilleur marché; mais attaquer la sacrée pourpre , c'étoit un crime irrémissible; je n'avois garde de tolérer un attentat d'une si dangereuse conséquence. 11 me parut capital, aprè$ la mort de votre cousin , d'user contre vous de rigueur comme contre iui, d'animer la ligue, et de ne laisser point monter sur le trône de

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France iin hérétique ; mais bientôt j'aperçus que vous prévaudriez sur la ligue , et voti-e courage me donna bonne opinion de vous. Il y avoit deux personnes dont je ne pouvois avec aucune bienséance être ami , et que j aimois naturellement.

HEKRI IV.

Qui étoient donc ces deux personnes qui avoient su vous plaire ?

SIXTE-QUINT

G'étôit vous et la reine Elisabeth d'Angleterre.

HENRI IV

Pour elle , je ne m'étonne pas qu'elle fut selon votre goût. Premièrement elle étoit pape, aussi bien que vous, étant chef de l'église anglicane; et c'étoit un pape aussi fier que vous ; elle savoit se faire craindfe et faire voler les têtes. Voilà sans doute ce qui lui a mérité l'honneur de vos bonnes grâces.

SJXTE-QtJINT.

Cela n'y a pas nui ; j'aime les gens vigmireux , et qui savent se rendre maîtres des autres. Le mérite que j'ai reconnu en vous et qui m'a gagné le cœur, c'est que vous avez battu la ligue , ménagé la noblesse, tenu la balance entre les catholiques et les huguenots. Un homme qui sait faire tout cela est un homme,. et je ne le méprise point comme son prédécesseur , qui perdait tout par

sa. mollesse , et qui ne se relevoit que par des tromperies. Si j'eusse vécu , je vous aurois reçu à Tabjuration, sans vous faire languir. Vous en auriez été quitte pour quelques petits coups de baguette, et pour déclarer que vous receviez la couronne de roi très chrétien de la libéralité du saint-siège.

HENRI IV

C'est ce que je n'eusse jamais accepté ; j'aurois plutôt recommencé la guerre.

SIXTE-QUINT

J'aime à vous voir cette fierté. Mais faute d'être assez appuyé de mes successeurs , vous avez été exposé à tant de conjurations , qu'enfin on vous a fait périr.

HENRI IV

Il est vrai ; mais vous , avez-vous été épargné ? La cabale espagnole ne vous a pas mieux traité que moi ; le fer ou le poison , cela est bien égal. Mais allons voir cette bonne reine que vous aimez tant ; elle a su régner tranquillement, et plus long-temps que vous et moi.

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