III
qui se (ftquoit d'être un si fort génie, a été si crédule" sur les horoscopes, faut -il s'étonner qu'une femme l'ait été aussi ? Ce qu'il y a de vrai et de plaisant, c'est que, dans l'affaire la plus sérieuse et la plus importante de toute l'J^urope, nous nous déterminions de part et d'autre , non sur les vraiea rabons de l'affaire, sciais sur les promesses de nos a&trologues« Je ne voulois point revenir, parce qu'on me faisoit toujours attendre la mort du roi; «t vous, de votre côté, vot^ ne craigniez point de tomber dans mes maios ou dans celles de monsieur à la mort du roi, parce que vous comptiez ^t l'horoscope qui vous répondoit de la naissance d'un dauphin. Quand on veut faire le grand homme, on affecte de mépriser l'astrologie ; mais quoi^'on fasse en public l'esprit fort , on est curieux et crédule en secret.
LE C. DE RICHELIEU
Cest une foiblesse indigne d'une bo«ttie tête. L'astrologie est la cause de tous vos malheiirs, et a empêché votre i*éconciliation avec le roi. Elle a fait autant de mal à la France qu'à vous ; c'est une peste dans toutes les cours. Les biens qu'elle promet né servent qu'à enivrer les hommes, et qu'à les encferoiir par de vaines espérances; les maux dont elle menace ne peuvent point être évités par la prédiction , et rendent par avance une per-
DES MOirrs. 387
sonne malheureuse. Il vaut donc mieux ignorer Favenir , quand même on poiu*roit en découvrir quelque chose par L'astrologie.
LA REINE
J'étois née italienne et au milieu des horoscopes. Tavois vu en France des prédictions véritables de la mort du roi mon mari.
LE C. DE RICHELIEU
Il est aisé d'en faire. Les restes d'un dangereux parti songeoient à le faire périr. Plusieurs parricides avoient déjà manqué leur coup. Le danger de la vie du roi étoit manifeste. Peut-être que les gens qui abusoient de votre confiance n'en sa-* voient que trop de nouvelles. D'ailleurs , les prédictions viennent après coup, et on n'ei> examine guère la date. Chacun est ravi de fisivoriser ce qui est extraordinaire.
LA REINE
• J'aperçois , en passant , que votre ingratitude s'étend jusque sur le pauvre maréchal d'Ancre, qui vous avoit élevé à la cour. Mais venons au fait. Vous croyez donc que l'astrologie n'a point de fondement? Le P. Campanelle n'a- 1 -il pas dit la vérité ? Ne Ta-t-il pas dite contre la vraisenir blance ? Quelle apparence que le roi eût un fils après vingt-un ans de mariage sans en avoir ? Répondez.
388 BIALOGCES
LS G. D£ RICHELIEU
Je réponds que le roi et la reine étoient encore jeunes, et que les médecins, plus dignes d'être crus que les astrologues , comptoient qu'ils pourroient avoir des enfants. De plus , examinez les les circonstances. Fabroni, pour vous flatter, assuroit que le roi mourroit bientôt sans enfants. Il avoit d'abord bien pris ses avantages : il prédisoit ce qui étoit le plus vraisemblable. Que restoit-il à faire pour le P. Campahelle? Il falloit qu'il me donnât de son côté de grandes espé« rances ; sans cela il n'y a pas de l'eau à boire dans ce métier. C'étoit à lui à dire le contraire de Fabroni-, et à soutenir la gageure. Pour moi, je vouloîs être sa dupe ; et , dans l'incertitude de l'événement , l'opinion populaire qui faisoit espérer un dauphin contre la cabale de Monsieur n'étoit pas inutile pour soutenir mon autorité. Enfin il n'est pas étonnant que, parmi tant de prédictions frivoles dont on ne remarque point la fausseté, il s'en trouve une dans tout un siècle qui réussisse par un jeu du hasard. Mais remarquez le bonheur de l'astrologie : il falloit que Fabroni ou Çampanelle fût confondu ; du moins il auroit fallu donner d'étranges contorsions à leurs horoscopes pour les concilier, quoique le public soit si indulgent pour se payer des plus grossières équivoques sur l'accomplissement des
prédictions. Mais enfin en quelque péril que fut la réputation des deux astrologues , la gloire de l'astrologie étoit en pleine sûreté ; il falloit que l'un des deux eût raison ; c'étoit une nécessité que le roi eût des enfants ou qu'il n'en eût pas. Lequel des deux qui pût arriver, Ifastrologie trîomphoit. Vous voyez par là qu'elle triomphe à bon marché. On ne manque pas de dire maintenant que les principes sont certains, mais que Campanelle avoit mieux pris le moment de la nativité du roi que Fabroni.
LA RËINB.
Mais j'ai toujours ouï dire qu'il y a des règles infaillibles pour connoître l'avenir par les astres.
LE G. DE RICHELIEU
Vous l'avez ouï dire comme une infinité d'autres choses que le vanité de Fesprit humain a autorisées. Mais il est certain que cet art n'a rien que de faux et de ridicule.
LA REINE
Quoi! vous doutez que le cours des astres et leurs influences ne fassent* les biens et les maux des hommes?
LE G. DE RIGHBLIXU.
Non, je ne doute point: car je suis convaincu que l'influence des astres n'est qu'une chimère. Le soleil influe sur nous par la chaleur de ses rayons ; mais tous les • autres astres , par leur
Sqo dialogues
distance , ne sont à notre égard que comme une étincelle de feu. Une bougie , bien alluma, a bien plus de vertu, d'un bout de la cbambre à Tautre, pour agir sur nos corps , que Jupiter et Saturne n'en ont pour agir sur le globe de la terre. Les étoiles fixes ^ qui sont infiniment, plus éloignées que les planètes, sont encore bien plus hors de portée de nous £aire du bien ou du mal. D'ailleurs les principaux événements de la vie roulent sur nos volontés libres ; lès astres né pourroiént agir par leurs influences que sur nos corps, et indirectement sur nos âmes, qui seroient toujours libres de résister à leurs impressions, et de rendre les prédictions Élusses.
Li. REINE.
Je ne suis pas assez savante , et je ne sais si vous l'êtes assez vous-même pour décider cette question de philosophie ; car on a toujours dit que vous étiez plus politique que sftvant. Mais je voudrois que vous eussiez entendu parler Fabroni sur les rapports qu'il y a entre les noms des astres et leurs propriétés.
LE G. DE RICHELIEU
C'est précisément le foible de l'astrologie. Les noms des astres et des constellations leur ont été donnés sur les métamorphoses et sur les fables les plus puériles des poètes. Pour les cpnstellations ^ elles ne ressemblent par leur figure à
aucune des choses dont pn leur a imposé le nom. Par exenople , la balance ne ressemble pas plus à une balance qu'à un moulin à vept. Le bélier , le scorpion, le sagittaire, les deux ourses, n'ont aucun rapport raisonnable à ces noms. Les astrologues ont raisonné vainement sur les noms imposés au hasard par rapport aux fables des poètes. Jugez s'il n'est pas ridicule de prétendra, sérieusement fonder toute une science de l'avenir sur des noms expliqués au hasard, sans aucun rapport naturel à ces fables, dont on ne peut qu'endormir les enfants. Voilà le fond de
l'astrologie.
LA rÈiite.
Il faut V bii qiiè vous àoyez devenu bien plus sage que vous ne l'étiéi; , ou que vous soyez encore un grand foiirbe de parler ainsi contre vos senlirrieiits ; car pèrsoririé n'a jamais été plus passionné que vous pour les prédictions.^ Vous en cherchiez partout, pour flatter votre ambition sans bornes. Peut-^tre que vous avçz changé dfavis depuis que vous û'avi^z plus rien, à espérer du côté de ces astres, Mai^ enfin vous avez un grand désavantage pour me persuader,, qui est d'çiyoir en cela, comme en tout le reste, toujours démenti vos paroles par votre conduite.
LE C. im RICnELIJEU.
Je vois bien , madame , que vous avez oublié
mes services d'Angôulême et de Tours ; pour ne vous souvenir que de la journée des dupes et du voyage de Compiègne. Pour moi, je ne veux point oublier le respect que je vous dois , et je me retire. Aussi-bien ai-je aperçu Fombre pâle et bilieuse de M. d'Épernon , qpi s'approche avec toute sa fierté gasconne. Je serois mal entre vous deux, et je vais chercher son fils le cardinal, qui est mon bon ami.