DIALOGUE LXXI
i£ CARDINAL D£ RICHELIEU
ET LE CHAirCELIER D'OXENSTIERN.
Différence entre un ministre qui agit par vanité et par . hauteur, et un autre qui agit pour ramour de la patrie.
LE C. DE RICHELIEU
- Depuis ma mort on n'a point vu de ministre en Europe qui m'ait ressemblé.
' LE CH. d'oXENSTIEHIT.
Non, aucun n'a eu tant d'autorité.
LE c. DE RICHELIEU.
Ce n'est pas ce que je dis : je parle du génie pour le gouvernement; et je puis sans vanité dire de moi , comme je dirois d'un autre qui se-
roit en ma place , que je n'ai rien laissé qui ait pu m'égaler. •
LE GH. D'aXEirSTIERK.
Quand vous parlez ainsi , songez*vous que je n'étois ni niarchand, ni laboureur, et que je me suis mêlé de politique autant qu'un autre ?
LE G. DE RICHELIEU
Vous! il est vrai que vous avez donné quelques conseils à votre roi ; mais il n'a rien entrepris que sur les traités qu'il a £siits avec la France , c'est^dire avec moi.
LE CH. d'oXE^STIERW.
• Il est vrai ; mais c'est moi qui l'ai engagé à faire ces traités.
LE G. DE RICHELIEU
J'ai été instruit des faits par le P. Joseph; puis j'ai pris mes mesures sur les choses que Charnacé avoit vues de près.
LE CH. d'oXEWSTIERN.
Votre P. Joseph étoit un moine visionnaire. Pour Charnacé, il étoit bon négociateur; mais sans moi on n'eût jamais rien fait. Le grand Gustave, qui manquoit de tout, eut dans* les commencements, il est vrai, besoin de l'argent de la France ; mais dans la suite il battit les Bavarois et les Impériaux ; il releva le parti protestant dans toute l'Allemagne. S'il eût vécu après la victoire de Lùtzen, il auroit bien embarrassé la France
même, alarmée de ses progrès, et auroit été la principale puissance de l'Europe. Vous vous repentiez déjà, mais trop tard, de lavoir aidé; on vous soupçonna même d'être coupable de sa mort. ' i
LE C. DE RICHELIEU
J'en suis aussi innocent que vous.
LE GH. d'oXENSTIERV.
Je le veux croire ; maïs il est bien fâcheux pour vous ipie pei^sonne ne. mourût à propos pour vos intérêts qu'aussitôt on ne crût que vous étiez auteur de sa mort. Ce soupçon ne vient que de ridée que vous aviez donnée de vous par le fond de votre conduite , dans laquelle vous avez sacrifié sans scrupule la vie des hommes à votre propre grandeur.
LE c. DE RICHELIEU.
Cette politique est nécessaire en certains cas.
LE CH. d'oXENSTIERN.
C'est de quoi les honnêtes gens douteront toujours,
LE 0. DE RICHELIEU
C'est de quoi vous n'avez jamais douté non plus que moi. Mais enfin qu'avez-vous tant fait dans l'Europe, vous qui vous vantez jusqu'à comparer votre ministère au mien? Vous avez été le conseiller d'un petit roi barbare , d'un Goth chef de
Dss Morts. SgS
bandits, et aux gages du roi de France, dont j'étois ministre.
LE CH. d'oXENSTIERIT.
Mon roi n'àvoit point une couronne égale à celle de vôtk^ msutre ; mais c'est ce qui fait la gloire de Gustave et la mienne. Nous sommes sortis d'un pays sauvage et stérile , sans troupes , sans artillerie , sans argent ; nous avons discipliné nos soldats, formé dés officiers, vaincu lés amféè's triomphantes des Impériaux, changé là face de l'Europe, et laissé des généraux qui ont appris là guerre après nous à tout ce qu'il y a eiA de grands hommes.
LE G. DE HIQHELIEU.
Il y a quelque diose de vrai à tout ce que voU$ dites; mais, à vous entendit >^ on croiroit que vous étiez- aussi grand capitaine que Gustave.
♦ 'LIE Cfif-. n'otEKSTlERir.
Je'né l'étoii pas autant que lui; mais j'entendois la guerre, et je l'ai f&it assféz voir après la mort de mon maître:
' i* C. BÈ RICIËÉLIÊU.
N'aviez-v<:>us pas Tortenson^yBannier et le duc de Weimar,'fetfr<Juî tQÙt rbuloit? ^
' Je n'étoi^ paé âetilement occupé des .négociationâ pour ïfaaintébir ta ligtie^ f entrots ^aabdv&.danâ tous les conseils dé guerre^; et ce» grands hommes
TOUS diront que j'ai eu la principale part à toutes ces belles campagnes.
LE G. DE RICHELIEU
Apparemment vous étiez du tonseil quand on perdit la bataille de Nordlingue , qui abattit la ligue.
LE CH. Ix'oXElfSTIEN •
J'étois dans les conseils ; mais c'est au duc de ' Wdmar à vous répondre sur cette bataille qu'il perdit. Quand elle fut perdue , je soutins le parti découragé. L'armée suédoise demeura étrangère dans un pay& où elle subsistoit par mes ressources. C'est moi qui ai fait par mes soins un petit état conquis , que le duc de Weimar auroit conservé s'il eût vécu , et que vous avez usurpé indignement après sa mort. Vous m'avez vu en France chercher du secours pour ma nation^ sans me mettre en peine de votre hauteur, qui auroit nui aux intérêts de votre maître , si je n'eusse été plus modéré et phis zélé pour ma patrie que vous pour là vôtre. Vous vous êtes rçndu odieux à votre nation ; j'ai fait les délices et la gloire de la mienne. ^ Je suis retourné dans les rochers sauvages d'où j'étois sorti; j'y suis inprt en paix; et toute l'Europe est . pleine de mon nom aussi bien que du vôtre. Je n'ai eu ni vos dignités, ni vos richesses, ni votreautoHtéyni vos poètes, ni vos orateurs pour me flatl;er.; Je «n'ai pour moi
que la bonne opinion des Suédois, et celle de tous les habiles gens qui lisent les histoires et les négociations. J'ai agi suivant ma religion contre les Impériaux catholiques , qui , depuis la bataille de Prague , ty rannisoient toute l'Allemagne ; vous avez , en mauvais prêtre , relevé par nous lès protestants et abattu les catholiques en Allemagne. Il est aisé de juger entre vous et moi. -
LE G. DE RICHELIEU
Je ne pouvois éviter cet inôonvénient sans laisser l'Europe entière dans les fers de la maison d'Autriche, qui visoit à la monarchie universelle. Mais enfin je, ne puis m'empêcher de rire de voir un chancelier qui se donne pour un grand capitaine.
LE CH. d'oXENSTIERN.
Je ne me donne pas pour un grand capitaine, mais pour un homme qui a servi utilement les généraux dans les conseils de guerre. Je vous laisse la gloire d'avoir paru à cheval avec des armes et un habit de cavalier au pas de Suse. On dit même que vous vous êtes fait peindre à Richelieu à cheval avec un buffle , une écharpe et un bâton de commandant.
LE C. DE RICHELitU.
Je ne puis phis souffrir vos reproches. Adieu.