FABLE III
Histoire d'Àlibée, Persan.
Sghah-Abas , roi de Perse , faisant un voyage , s'écarta de toute sa cour pour passer dans la campagne sans y être connu , et pour y voir les peuples dans toute leur liberté nalurelle.il prit seulement avec lui un de ses courtisans. Je ne connois point, lui dit le roi, les véritables mœurs des hommes ; tout ce qui nous aborde est déguisé ; c'est l'art et non pas la nature simple qui se montre à nous. Je veux étudier la vie rustique , et voir ce genre d'hommes qu'on méprise tant , quoiqu'ils soient le vrai soutien de toute la société humaine. Je suis lassé de voir des courtisans qui m'observent pour me surprendre en me flattant ; il faut que j'aille voir des laboureurs et des bergers qui ne me connoissent pas. Il passa , avec son confident , au milieu de plusieurs villages où l'on faisoit des danses , et il étoit ravi de trouver
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loin des cours des plaisirs tranquilles et sans dépense. Il fît un repas dans une cabane; et comme il avoit grahd'iaim , ^près avoir marché plus qu'à Tordittaire*, lés aliments grossiersT qu'il prit lui parurent plus agréables que tous les mets exquis de sa table. En passant dans une prairie semée de fleurs, qui bordoit un clair ruisseau , il aperçut un jeune berger qui jouoil de la flôte à l'ombre d'un grand ormeau, auprès de ses moutons paissants. Il l'aborde, il l'examine; il lui trouve une physionomie agréable , un air simple et ingénu , mais noble et gracieux. Les haillons dont le berger étoit couvert ne diminuoient poif^t l'éclat de sa beauté. Le roi crut d'abord que c'étoit quelque personne de naissance illustre qui s'étoit déguisée; mais il apprit du berger que son père et sa nière étoient dans un village voisin, et que son nom étoit Alibée. A mesure que le roi le questionnait, il admiroit en lui- un esprit &npeet raisonnable. Ses yeux étbient vifs, et n'avoient rien d'ardent et de farouche; sa voix étoit douce, insinuante et propre à toucher; son visage n'a voit rien de grossier ; mais ce n'étoit pas une beauté molle et efféminée. Le berger, d'environ seize ans , ne savoit point qu'il fût tel qu'il paroissoit aux autres ; il croyoit penser , parler , être fait com^e tous les autres bergers de son village ; mais, sans éducation , il avoit appris tout ce que
la raison fait, apprendre à ceux qui Fécoulent. Le roi , l'ayant entretenu familièrement , en fut charmé ; il sut de lui, sur l'état des peuples , tout ce que les rois n'apprennent jamais d'une foule de flatteurs qui les environnent. De temps en temps il rioit de la naïveté de cet enfant , qui ne menageoit rien dans ses réponses. Cétoit une grande no uveauté pour le roi que d'entendre parler si naturel-* lement;il fit signe au courtisan qui l'accompagnoit de ne point découvrir qu'il étoit le roi ; car il craignoit qu'Alibée ne perdit en un moment toute sa liberté et toutes ses grâces s'il venoit à savoir devant qui il parloit. Je vois bien , disoit le prince au courtisan, que la nature n'est pas moins belle dans les plus basses conditions que dans les plus hautes. Jamais enfant de roi n'a paru mieux: né que celui-ci qui garde les moutons» Je me trouverois trop heureux d'avoir un fils aussi beau, aussi sensé et aussi aimable. Il me paroît propre à tout , et si on a soiQ de l'instruire , ce sera assurément un jour un grand homme ; j6» veux le faire élever auprès de moi. Le roi emm^ia Alibée , qui fut bien surpris d'apprendre à qui il s'étoit rendu agréable. On lui fit apprendre à lire , à écrire , à chanter, et ensuite on lui donna des maîtres pour les arts et pour les sciences qui ornent l'esprit. D'abord il fut un peu ébloui de la cour ; et son grand changement de fortune changea un peu son