‹ Œuvres choisiesChapitre 85 sur 111 · FABLE IL · texte numérisé non relu

FABLE IL

Aristée et Virgile.

Virgile , étant descendu aux enfers , entra dans les campagnes fortunées où les héros et les hommes inspirés des dieux passoient une vie bienheureuse sur des gazons toujours émaillés de fleurs , et entrecoupés de mille ruisseaux. D'abord le berger Axistée, qui étoit là au nombre des demi-dieux, s'avança vers lui, ayant appris son nom. Que j'ai de joie, lui dit-il, de voir un si grand poète! Vos vers coulent plus doucement que la rosée sur l'herbe tendre; ils ont une harmonie si douce qu'ils attendrissent le cœur , et qu'ils tirent Iqs larmes des yeux. Vous en avez fait pour moi et pour mes abeilles, dont Homère même pourroit être jaloux. Je vous dois , autant qu'au Soleil et à Cyrèhe, la gloire dont je jouis.

Il n*y a pas encore long-temps que je les récitai , ces vers si tendres et si gracieux ', à Linus , à Hésiode et à Homère. Après les avoir entendus , ils allèrent tous trois boire de l'eau du fleuve Léthé pour les oublier , tant ils étoient affligés de repasser dans leur mémoire des vers si dignes d'eux, qu'ils n'avoient pas faits. Vous savez que la nation des poètes est jalouse. Venez donc parmi eux prendre votre place. Elle sera bien mauvaise cette place , répondit Virgile , puisqu'ils sont si jaloux. J'aurai de mauvaises heures à passer dans leur compagnie; je vois bien que vos abeilles n'étoient pas plus faciles à irriter que le cœur des poètes. Il est vrai, répondit Aristée; ils bourdonnent c<»nme les abeiUes; comme elles ils ont un aiguillon perçant pour piquei*' tout ce qui enflamme leur colère. J'aurai encore, dit Virgile, un autre grand homme à ménager , c'est le divin Orphée. Comment vivez-vous ensemble? Assez mal , répondit Aristée. Il est encore jaloux de sa femme , comme les trois autres de la gloire des vers; mais pour vous il vous recevra bien, car vous l'avez traité honorablement, et vous avez parlé beaucoup plus sagement qu'Ovide de sa querelle avec les femmes de ThraiCe qui le massacrèrent. Mais ne tardons pas davantage; entrons dans ce petit bois sacré , arrosé de tant de fontaines plus claires que le cristal ; vous verrez

que toute la troupe sacrée se lèvera pour vous faire honneur. N'entendez-vous pas déjà la lyre d'Orphée? Écoutez Linus qui chante le combat des dieux contre les géants. Homère se prépare à chanter Achille, qui venge la mort de Patrocle par celle d'Hector. Mais Hésiode est celui que vous avez le plus à craindre ; car , de l'humeur dont il est, il sera bien fâché que vous ayez osé traiter avec tant d'élégance toutes les choses rustiques qui ont été son partage. A peine Aristée eut achevé ces mots, qu'ils arrivèrent sous cet ombrage frais, où règne un étemel enthousiasme qui possède ces hommes divins. Tous se levèrent; on fit asseoir Virgile, on le pria de chanter ses vers. Ils les chanta d'abord avec modestie j et puis avec transport. Les plus jaloux sentirent malgré eux une douceur qui les ravissoit. La lyre d'Orphée , qui avoit enchanté les rochers et les bois , échappa de ses mains , et les larmes amères coulèrent de ses yeux. Homère oublia pour un moment la magnificence rapide de llliade et la variété agréable de l'Odyssée. Linus crut que ces beaux vers avoient été faits par son père Apollon ; et il étoit immobile , saisi et suspendu par un si doux chant. Hésiode , tout ému , ne pouvoit résister, à ce charme. Enfin , revenant un peu à lui , il prononça ces paroles pleines de jalousie et d'indignation : O Virgile , tu as fait des vers plus du-

rables que f airain et que le bronze! Mais je te prédis qu'un jour on verra un enfant qui les traduira en sa langue , et qui partagera avec toi la gloire d'avoir chanté les abeilles.

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