FABLE IV
Histoire de Rosimond et de Bramînte.
Il étoit une fois un jeune honmie plus beau que le jour , nommé Rosimond , et qui avoit autant d'esprit et de vertu que son frère aîné Braminte étoit mal fait, désagréable, brutal et méchant. Leur mère, qui avoit horreur de son fils aîné, n'avoit des yeux que pour voir le cadet; L'aîné, jaloux, inventa une calomnie horrible pour perdre son frère ; il dit à son père que Rosimond alloit souvent chez un voisin qui étoit son ennemi , pour lui rapporter tout ce qui se passoit au logis , et pour lui donner les moyens d'empoi-
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et la fée dont nous avons parlé l'ayant tronvé dans une forêt, elle le frappa d'une verge d'or, et le fit entrer dans une caverne sombre et profonde, où il demeura enchanté. Demeurer -y , dit -elle, jusqu'à ce que votre fils vienne vous en tirer. Cependant le fils alla à la cour du roi , dans un temps où le jeune prince s'étoit embarqué pour aller faire la guerre dans une île éloignée. Il avoit été emporté par les vents sur des côtes* inconnues, où , après un naufrage , il étoit captif chea un peuple sauvage. Rosimond parut à la cour , comme s'il eût été le printîe qu'on croyoit perdu et que tout le monde pleuroit. Il dit qu'il étoit revenu par le secours de quelques marchands , sans lesquels il seroit péri. Il fit la joie publique. Le roi parut si transporté , qu'il ne pouvoit parler , et il ne se lassoit point d'embrasser ce fils qu'il avoit cru mort. La reine fut encore plus attendrie. On fit de grandes réjouissances dans tout le royaume. Un jour celui qui pas^it pour le prince dit à son véritable frère; Braminte, vous voyez que je vous ai tiré de votnè village pour faire votre fortune ; mais je saife que vous êtes un menteur, et que vous avez, par lros impostures, causé le malheur de votre frère Rosimond ; il est ici caché. Je veux que vous parliez à lui , et qu'il vous reproche vos impostures. Braminte, tremblant, s^ jeta à ses pieds, et lui avoua sa faute. N'importe ^ dit Rosi-
n)ond, je veux que vous parliez à votre frère, et que vous lui demandiez pardon. Il sera bien généreux s'il vous pardonne; vous ne le méritez pas. Il est dans mop cabinet ,• où je vous le ferai voir tout-à-l'heure. Cependant je m'en vais dans une chambre voisii^,pour vous laisser librement avec
lui. Braminte entra pour obéir dans le cabinet. Aussitôt Rosimond changea son anneau , passa dans cette chambre, et puis il entra par une autre porte de derrière avec sa figure naturelle, où Braminte fut bien honteux de le voir. Il lui demanda pardon, et lui promit de réparer toutes ses fautes. Rosimond l'embrassa en pleurant, lui pardonna, et lui dit : Je suis en pleine faveur auprès du prince , il ne tient qu'à moi de vous faire périr , ou de vous tenir toute votre vie dans une prison ; mais je veux être aussi bon pour vous que vous avez été nichant pour moi. Braminte, honteux et confondu, lui répondit avec soumission, n'osant lever 1q* yeux ni le nommer son frère. Ensuite Rosimond fit semblant de faire un voyage en secret pour aller épouser une princesse d'un royaume voisin ; mais sous ce prétexte il alla voir $a mère^, à laquelle il raconta tout ce qu'il avoit fait à la cour , et lui donna , dans le besoin , quelque petit secours d'argent ; car le roi lui laissoit prendre tout celui qu'il vt)uloit,maisîl n'en prenoit jamais beaucoup. Cependant il s'éleva une furieuse guerre III. 28
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entre le roi et un autre roi voisin , qui étoit injuste et de mauvaise foi. Rosimond alla à la cour du roi eniiemi , entra , par le moyen de son anneau, dans tous les conseils sewets de ce prince , demeurant toujours invisible. 11 profita de tout ce qu^il apprit des mesures des ennemis ; il les prévint , et les déconcerta en tout ; il commanda J'armée contre ej^x ; il les défiât entièrement dans une grande bataille , et conclut bientôt avec eux une paix glorieuse , à des conditions équitables. Le roi ne songeôit qu'à le marier ave<5 une princesse héritièrof.d un royaume voisin et plus belle que les Grâces, Mais un jour que.Rosimond étoit à la chasse dans la lao^me forêt ou il avoit gutiiefois trouivé la fée , elle se présenta à lui. Gardezvous bien, lui dit-elle d'une voix sévère, de vous marier comme -si vous étiez le prince ; il ne faut tromper personne; il est juste que le prince pour qui l'on vous prend revienne succéder à son père. Allez le chercher dans une île oii les v«pjts quç j'enverrai enfler les voiles ,de votre vaisseau vous mèneront sans peine. Hâtez -vous de rendre ce service |i votre maîtrç contre œ qui powrroit flatter votre ambition, et songez à rentrer en honame^de bien dans votre condition naturelle. Si vous ne le faites, vous serez injuste et malheureux; je vous abandonnerai à tos anciensrlialheurs. Rosimond profita sans peine d'un si sage
conseil. Sous prétexte d'une négocia^tion secrète dans un état voisin , il s'embarqua sur un vaisseau, et les vents le menèrent d'abord dans l'île où la fée lui avoit dit qu'étoit le vrai fils du roi. Ce prince étoit captif chez un peuple sauvage , où on lui faisoit garder des troupeaux. Rosimond , invisible , l'alla enlever dans les pâturages oii il conduisoit son troupeau ; et le couvrant de son propre manteau , qui étoit invisible comme lui , il le délivra des mains de ces peuples cruels : ils s'embarquèrent ensemble. D'autres vents, obéissant à la fée , les ramenèrent ; ils arrivèrent ensemble dans la chambre du roi. Rosimond se présenta à lui, et lui dit : Vous m'avez cru votre fils, je ne le suis pas; mais je vous le rends; tenez, le voilà lui-même. Le roi, bien étonné , s'adressa à son fils , et lui dit : N'est-ce pas vous , mon fils , qui avez vaincu mes ennemis, et qui avez fait glorieusement la paix ? ou bien est-il vrai que vous avez fait un naufrage , qiie vous avez été captif, et que Rosimond vous a délivré ? Oui , mon père, répondit-il, c'est lui qui est venu dans le pays où j'étois captif. 11 m'a enlevé, je lui dois la liberté, et le ^plaisir de vous revoir. C'est lui, et non pas moi , à qui vous devez îa victoire. Le roi ne potivoit crôîte ce qu'on lui disoit ; mais Rosimond , changeant sa bague, se montra au roi &OUS la figure du prince ; et le roi épouvanté vit
à la fois deux hommes qui lui parurent tous deux ensemble son même fils. Alors il offrit, pour tant de services , des sommes immenses à Rosimond , qui les refusa ; il demanda seulement au roi la grâce de conserver à son frère Braminte une charge qu'il avoit à la cour. Pour lui , il craignit l'inconstance de la fortune , l'envie des hommes, et sa propre fragilité ; il voulut se retirer dans son village avec sa mère , où il se mif^ cultiver la terre. La fée, qu'il revit encore dans les bois, lui montra la caverne où son père étoit , et lui dit les paroles qu'il falloit prononcer pour le délivrer. Il prononça avec une très sensible joie ces paroles* Il délivra son père, qu'il avoit depuis longtemps impatience de délivrer, et lui donna de quoi passer doucement sa vieillesse. Rosimond fut ainsi le bienfaiteur de toute sa famille, et il eut le plaisir de faire du bien à tou& ceux qui avoient voulu lui faire du mal. Après avoir fait les plus grandes choses pour la cour, il ne voulut d'elle que la liberté de vivre loin de $a corruption. Pour comble de sagesse, il craignit que son anneau ne le tentât de sortir de sa solitude et ne le rengageât dans les grandes affaires ; il retourna dans le bois où la fée lui avoit apparu si favorablement. Il altoit tous les jours auprès de la caverne où il avoit eu le bonheur de la voir autrefois; et c'étoit dans l'espérance de l'y revoir.
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Enfin , elle s'y présenta eacore à lui , et il lui rendit l'anneau enchanté. Je you&Teuds , lui ditil j. un don d'un si grand prix , mais si dangereux ^ et duquel il est si facile d'abuser. Je ne< me croirai en sûreté que quand je n'aurai plus de quoi sortir de ma solitude avec tant de moyens de contenter toutes mes passions.
Pendant que Rosimond rendbit cette bague, Braminte , dont le méchant naturel n'étoit point corrigé, s'abandonna à toutes ses passions, et voulut engager le jeune prince , qui étoit devenu roi^ à traiter indignement Rosimond. La fée dit à IWsimond : Votre frère, toujours imposteur, a voulu vous rendre suspect au nouveau roi et vous perdre ; il mérite d'être puni , et il faut qu'il périsse. Je m'en vais lui donner cette bague que vous me rendez. Rosimond pleura le malheur de son frère ; puis il dit à la fée : Comment prétendezvous le punir par un si merveilleux présent ? il en abusera pour persécuter tous les gens de bien et pour avoir une puissance sans bornes, I^es mêmes choses , répondit la fée , sont un remède salutaire aux uns et un poison mortel aux autres. La prospérité est la source de tous les maux pour les méchants. Quand on veut punir im scélérat, il n'y a qu'à le rendre bien puissant pour le faire périr bientôt. Elle alla ensiiite ati palais ; elle se ïAontra à Braminte sous la 6gure d'une vieille
femme couverte de haillons ; elle Ini dit : Tai retiré des mainyde votre frère 1* bague que je Iiri avois prêtée , et avec laquelle il s'étoit acquis tant de gloire; recevez-la de moi, et pensez bien à Tusage que vous en ferez. Braminte répondit en riant : Je ne ferai pas comme mon frère , qui fut assez insensé pour aller chercher le prince , au lieu de régner en sa* place. Braminte , avec cette bague , ne songea qu'à découvrir le secret de toutes les familles , qu a commettre des trahisons , des meurtres et de^ infamies , qu'à écouter les conseils du roi , qu'à enlever les richesses des particuliers. Ses crimes invisibles étonnoient tôt it le monde. Le roi , voyant tant de secrets découverts, ne savoit à- quoi attribuer cet inconvénient; mais la prospérité sans bornes et l'insolence de Braminte lui firent soupçonner qu'il avoitTanneau enchanté de son frère. Pour le découvrir , il se servit d'un étranger d'une nation ennemie, à qui il dbnna une grande somme. Cet homme vint la nuit offrir à Braminte, de la part du roi ennemi, des biens et des honneurs immenses, s'il vouloit lui faire savoir par des espions tout ce qu'il pourrait apprendre des secrets de son roL
Braminte promit tout, alla même dans un lieu où on lui donna une somme très grande pour commencer sa récompense. Il se vanta d'avoir un anneau qui le rendoit invisible. Le ^lendemain le
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roi l'envoya chercher , et le fit d'abord saisir. On lui ôta l'anneau , et on trouva sur lui plusieurs * papiers qui prouvoient ses «rimes. Rosimond revint à la cour pour demander la grâce de son frère, qui lui fut refusée. Cfei fit mourir Braminte, et l'anneau lui fiit plus funeste qu'il n'avoit été utile à son frère.
Le roi, pour consoler Rosimond de la ptmition de Braminte , lui rendit l'anneau , comme un trésor d'un prix infini. Rosimond affligé n'en jugea pas de même ; il retourna chercher la fée dans le bois. Tenez, lui dit-il, votre anneau. L'expérience de mon frère m'a fait comprendre ce que je n'avoîs pas bien compris d'abord quand vous me le dîtes. Gardez cet instrument fatal de la perte de mon frère. Hélas! il seroit encore vivant, il n'aurdit pas accablé de douleur et de honte la vieillesse de mon père et de ma mère, il séroit peut-être ^age et heureux s'il n'avoit j»nais eu de quoi ^èontenter ses désirs. Ohl qu'il est dai>gereux de pouvoir plus que les ahtres hommes ! Reprenez votre anneau ; malheur à ceux à qui vous le donnerez! L'unique grâce que je vous demande, c'est de ne le donner jamais à aucune des personnes pour qui je m'intéresse.
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Histoire de Flarise,
UiVE paysanne connoissoit dans son voisinage une fée. Elle la pria de venir à une de ses couches , où elle eut une fille. La fée prit d'abord l'enfant entre ses bras y et dit ^ là mère : Choisissez ; elle sera, si vous voulez, belle comme le jour, d'un esprit encore plus charmant que sa beauté; et r^ine d'un grand royaume, mais malheureuse ; ou bien elle stra laide et paysanne comme vous , mais contente dans sa condition. I^a paysanne choisit d'abord pour cet enfant la beauté et l'esprit avec une couronne, au hasard de qitdque malheur. Voilà la petite fille dont la beauté commence déjà à effacer toutes celles qu'on ayoit jamais vues. Son esprit étoit doux, poli ^insinuant-; elle apprenoit tout ce qu'on vouloit lui apprendre, et le savoit bientôt mieux que ceux qui le lui avoient appris. Elle dansoit sur l'herbe , les jours de fête , avec plus de grâce qu^ toutes ses compagnes. Sa voix étoit plus touchante qu'aucun instrument de musique, et elle faisoit elle-même les chansons qu'elle chantoit. D'abord elle ne savoit point qu'elle étoit belle ; mais , en
jouant javec ses compagnes sur le bord dune claire fontaine, elle se vit, elle remarqua combien elle étoit différente des autres, elle s'admira. Tout le pays, qui accouroit en foule pour lavoir, lui fit encore plus connoître ses charmes. Sa mère , qui comptoit sur les prédictions de la fée , la regardoit déjà qomme une reine, et la gâtoit par ses complaisances. La jeune fille ne vouloit ni * filer, ni coudre, ni garder les moutons; elle s'amusoit à cueillir des fleurs ,< à en parer sa tête, à chanter, et à danser à l'ombye des bois. Le roi de ce pays-là étoit fort puissant, et il n'avoit qu'un fils nommé Rosimond qu'il vouloit marier. U ne put jamais se résoudre à entendre parler d'aucune princesse dès états voisins , parce qu'une fée lui avoit assuré qu'il trouveroit une paysanne plus belle et plus parfaite que toutes les princesses du monde. Il prit la résolution de faire assembler toutes les jeunes villageoises de son royaume au dessous de dix-huit ans , pour choisir celle qui seroit la plus digne d'être choisie. On exclut d'abord une quantité innombrable de filles qui n'avoient qu'une médiocre beauté, et on es sépara trente q:ui surpassoient infiniment toutes les autres. Florise (c'est le nom de notre jeune fille) n'eut pas de peine à être mise daBs ce nombre. On rangea ces trente filles au milieu d'une grande salle, danis une espèce d'amphi-
théâtre, où le roi et son fils les pouvoient regar» der toutes à la fois. Florise parut d'abord, gii milieu de toutes les autres ^ ce qu'une belle ané* mone paroitroit parmi des soucis; ou ce qu'un oranger fleuri paroitroit au milieu des buissons sauvages^ le roi s'écria qu'elle méritoit sa couronne. Rotimond se crut heureux de posséder Florise. On lui ôta ses habits du village ; on lui en donna qui étoient tout brodés d'or. En un instant elle se vit couverte de pcrks et de diamants. Un grand tiombre de dames étoient occupées à la servir. On ne songeoit qu'à deviner ce qui pouvoit lui plaire , pour lé lui donner avant qu'elle eût la peine de le demander. Elle étoit logée dans un magnifique appartement du palais, qui n'avoit , au lieu de tapisseries , que de grandes glaces de miroir de toute la hauteur des chambres et des cabinets, afin qu'elle eût le plaisir de voir sa beauté multipliée de tous côtés, et que le prince pût l'admirer en quelque endroit qu'il jetât le$ yeux. Rosimond avoit quitté la chasse, le jeu, tous les exercices du corps , pour être sans cesse auprès d'elle ; et comme le roi son père étoit mort bieutèt après le mai^iage y c'étoit la sage Florise , devenue reine, dont les conseils décidoient de toutes les affaires de l'état. La reine mère du nouveau roi, nommée Gronipote, fut jalouse de sa belle-fille. Elle étoit artificieuse , maligne ,
cruelle. La vieillesse avoit ajouté une affreuse difformité à sa laideur naturelle, et elle ressem^ bloit à une furie. La beauté de Fiorise la faisoit parôître encore plus hideuse et l'irritoit à tout moment ; elle ne p^voit souffrir qu'une si belle personne la défigurât. Elle craignoit aussi son esprit , et elle s!abandonna à toutes les fureurs de l'envie. Vous n'avez point de cœur , >4^soit-elle souvent à son fils , d'avoir voulu épouser cette petite paysanne; et vous avez la bassesse d'en faire votre idole ; elle est fière comme si elle étoit née dans la place où elle est. Quand le roi votre père voulut se marier, il me préféra à toute autre parce que j'étois la fille d'un roi égal à lui. C'est ainsi que vous devriez faire. Renvoyez cette petite bergère dans son village, et songez à quelque jeune princesse dont la naissance vous convienne. Rosimond résistoit à sa mère; mais Gronipote enleva un jour un billet que Fiorise écrivoit au roi , et le donna à un jeune homme de la cour , qu'elle obligea d'aller porter ce billet au roi, comme si Fiorise lui avoit témoigné toute l'amitié qu'elle ne devoit avoir que pour le roi seul. Rosimond , aveuglé par sa jalousie et par les conseils malins que lui donna sa roère, fit enfermer Fiorise pour toute sa vie dans une haute tour bâtie sur la pointe d'un rocher qui s'élevoit dans la mer. Là, elle pleuroit nuit et jour, ne
sachant par quelle injustice le roi, qui Tavoit tant aimée, la traitait si indignement. Il ne lui étoit permis de voir qu'une vieille femme à qui Gronipote l'avoit confiée, et qui l'insuhoit à tout moment dans cette prison. A^rs Florise se ressouvint de son village, de sa cabane^ et de tous ses plaisirs champêtres. Un jour, pendant qu'elle étoit aocablée de douleur et qu'elle déploroit l'aveuglement de sa mère, qui a voit mieux aimé qu'elle fût belle et reine malheureuses, que bergère laide et contente dans son état , la vieille qui la traitoit si mal vint lui dire que le roi envoyoit un bourreau pour lui couper la tête, et qu'elle n'àvoit plus qu'à se résoudre à la mort. Florise répondit qu'elle étoit prête à recevoir le coup. En effet , le bourreau envoyé par les ordres du roi, sur les conseils de Gronipote, tenoit un grand coutelas pour Pexécution, quand il parut une femme qui dit qu'elle venoit de la part de cette reine pour dire deux mots en secret à Florise avant sa mort. La vieille la laissa parler à elle, parce que cette personne lui parut une des d^ni^^ du palais; ipais c'étoit la fée qui avoit prédit les malheurs de Florise, à sa naissance, et qui avoit pris la figure de cette dame de la reine-mère. Elle parla à Florise en particulier, en faisant retirer tout le monde. Voulez-vous, lui dit-elle, renoncer à la beauté qui vous a été si funeste ? Voulez-
VOUS quitter le titre de reine, reprendre vos anciens habits, et retourner dans votre village? Florise fut ravie d'accepter cette offre. La fée lui appliqua sur le visage un masque enchanté; aussitôt les traits de son visage devinrent grossiers et perdirent toute leur proportion; elle devint aiissi laide qu'elle avoit été belle et agréable. En cet état, elle n'étoit plus reconnoissable , et elle passa sans peine au travers de tous ceux qui étoient venus là pour être témoins de son supplice. Elle suivit la fée , et repassa avec elle dans son pays. On eut beau chercher Florise, on ne la put trouver en aucun endroit de la tour. On alla en porter la nouvelle au roi et à Gronipo:te, qui la firent encore* chercher, mais inutilement, par tout le royaume. La fée Pavoit rendue à sa mère, qui ne Peut pas connue dans un si grand changement , si elle n'en eût'' été avertie. F]orise fut contente de vivre laide, pauvre et inconnue dans son village , où elle gardoit des moutons. Elle entendoit tous les jours raconter ses aventures et déplorer ses malheurs. On en avoit fait deà chansons qui faîsoient pleurer tout le monde ; elle prenoit'plaisir à les chanter souvent avec ses compagnes ; et elle en pleuroit comme les autres ; mais elle se croyoit heureuse en gardant son troupeau , et ne voulut jamais découvrir à personne qui elle étoit.
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