FABLE VI
Histoire du roi Alfaroute et fle Clariphile.
Il y avoit un roi nommé Alfaroule , qui étQit craint de tous ses voisins et aimé de tous ses sujets. Il étoit sage, boçi, juste, vaillant, habile; rien ne lui manquoit. Une fée vint le trouver, et lui dire qu'il lui arriveroit bientôt de grands malheurs , s'il ne se servoit pas de la bague qu'elle lui mit au doigt. Quand il tournoit le diamant de la bague en dedans de sana^in, il devenoit d'abord invisible; et dès qu'il te retournoit en dehors, il étoit visible camme auparavant Cette bague. lui fut teès commode et lui fit grand plaisir. Quand il se défioit de quelqu'un de; ses sujets^ il alloit dans le cabinet de cet homme avec son diamant tourné en dedans; ^ entendoit et il voyoit tous les secrets domestiques sans être aperçu. S'il craignoit les desseins de quelque roi voisin de son royaume, il s'en alloit jusque dans ses conseils les plus secrets , où il apprenait tout sans étr^ jamais découvert. Ainsi ilpréyenoit sans
peine tout ce qu'on youloit faire contre lui; il détourna plusieurs conjuratipns formées contre sa personne , et déconcerta ses ennemis qui vou-
loient l'accabler. Il ne fut pourtant pas content de sa bague , et il demanda à la fée un moyen de se transporter en un moment d'un pays dans un autre, pour pouvoir faire un usage plus prompt et plus commode de l'anneau, qui le rendoit invisible. La fée lui répondît en soupirant : Vous en demandez trop. Craignez que ce dernier don ne vous soit nuisible. Il n'écouta rien , et la pressa toujours de le lui accorder. Hé bien ! dit-elle , il faut donc, malgré moi , vous donner ce que vous vous repentirez d'avoir. Alors elle lui frotta les épaules d'une liqueur odoriférante. Aussitôt il sentit de petites ailes qui naissoient sur son dos. Ces petites ailes ne paroissoient point sous ses habits; mais quand il avoit résolu de voler, il n'avoit qu'à les t€)ucher avec la main; aussitôt elles devenoient si longues , qu'il étoit en état de surpasser infiniment le vol rapide d'un aigle. Dès qu'il ne vouloit plii* voler, il n'avoit qu'à retoucher ses ailes ; d'abord elles se rapetissoient en sorte qu'on ne pouvoit les apercevoir sous ses habits. Par <;e moyen , le roi alloit partout en peu de moments; il sa voit tout, et on ne pouvoit concevoir par où il devinoit tant de choses; car il se. renfermoit , et paroissoit demeurer presque toute la journée dans son cabinet , sans que personne osât y entier. Dès qu'il y étoit , il se rendoit invisible par sa bague , éteifdoit ses ailes en les ton»
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chant, et parcouroit des pays immenses. Par là^ il s'engagea dan^ de grandes guerres où il remporta toutes les victoires qu'il voulut; mais comme il voyoit sans cesse-les secrets des hommes , il les connut si méchants et si dissimulés , qii'il n'osoit plus se fier à personne. Plus il devenoit puissant et redoutable 9 moins il étoit aimé; et il voyoit qu'il n'étoit aimé d'aucun de ceux mêmes à qui il avoit fait les plus grands biens. Pour se consoler , il résolut d'aller dans tous les pays du monde chercher une femme parfaite qu'il pût épouser, dont il pût être aimé , et par laquelle il pût se rendre heureux. Il la chercha long-temps ; et comme il voyoit tout sans être vu , il connoissoit les secrets . les plus i^mpénétrablft . Il .alla dans toutes les cours; il trouva partout des femmes dissimulées, qui vouloient être aimées, et qui s'aimoient trop elles-mêmes pour aimer de bonne foi un mari. Il passa dans toutes les maifsons particulières; l'une avoit l'esprit léger et inconstant; l'autre étoit artificieuse , l'autre hautaine , l'autre bizarre, presque toutes fausses, vaines^ et idolâtres de leur personne. Il descendit jusqu'aux plus basses conditions , et il trouva enfin la fille d'un pauvre laboureur, belle comme le jour, mais simple et ingénue dans sa beauté , (pi'elle comptoit pour rien , et qui étoit ep effet sa moindre qualité , car elle avoit un esprit* et une vertu qui
surpassoient toutes les grâces de sa personne. « Toute la jeunesse de son voisinage s'exnpressoit pour la voir; et chaque jeune homme eût cru assurer le bonheur de sa vie en Fépousant. Le roi Alfarbute ne put la voir sans en être passionné. Il la demanda à son père, qui fut transporté de joie de voir que sa fille seroit une grande reine. Clariphile ( c'étoit son nom ) passa de la cabane ' de son père dans un riche palais y où une cour nombreuse la reçut. Elle n'en fut point éblouie, elle conserva sa simplicité, sa modestie , sa vertu, et elle n'oublia point d'où elleétoit venue, lorsqu'elle fut au oomble des honneurs. Le roi redoubla sa tendresse pour elle, et crut enfin qu'il parviendroit à être heureux. Peu s'en falloit qu'il ne le (ut déjà tant il eommençoit à se fier au bon coeur de la reine. Il se rendoit à toute heure invisible pour l'observer et pour la surprendre; mais il ne découvroit rien en eUe qu'il ne trouvât digne d'être admiré. Il n'y avoit plus qu'un reste de jalousie et de défiance qui le troubloit encore un peu dans son amitié. La fée, qui lui avoit prédit les suites funestes de son dernier don, l'avertis- «oit souvent, et il en fut importuné. Il donna ordre qu'on ne la laissât plus entrer dans le palais, et dit à la reine qu'il lui défendoit de la recevoir. La reine promit, avec beaucoup de peine, d'obéir, parce qu'elle aimoit fort cette bonne» fée. Un j©ur m. 29
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la fée, voulant instruire la reine sur l'avenir, entra chez elle souis la figiu*e d'un officier , et déclara à la reine qui elle étoit. Aussitôt k reine l'embrassa tendrement. Le roi, qui étoit alors invisible, l'aperçut, €1: fut transporté de jalousie jusqu'à la fuFeur. Il tira son ^ée, et en perça la reine , qui tomba mourante entre ses bras.- Dans ce moment, la fée reprit sa véritable figure. Le ^oi la reconnut, et comprit l'innocence de la reine. Alors il voulut se tuer. La fée arrêta le coup, et tâcha de le consoler. La reine , en expirant , lui dit; Quoique je meure de votre main, je meurs toute à vous. Alfai'oute déplora son malheur d'avoir voulu, malgré la fée, un don qui lui étoit si funeste. Il lui rendit la bague, ef la pria de lui ôter. ses ailes. Le reste de ses jours se passa dans l'amertume et dans la douleur. Il n'avoit point d's^utre consolation que daller pleurer sur le tombeau de Qariphile.