‹ Œuvres choisiesChapitre 90 sur 111 · FABLE VII · texte numérisé non relu

FABLE VII

Histoire d'une vieille reine et d'une jeune paysanne.

Il étoit une foi» une reine si vieille , si vieiUe , qu'elle n'avoit plus ni dente ni cheveux ; sa tête branloit comme les feuilles que le vent remue;

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elle ne voyoit plus même avec ses lunettes ; le bout de son nez et celui de son me^ton se toilchoient; elle étoit rapëtissée de la moitié, et tout en un peloton, avec le dos si courbé, qu'on auroit cru qu'elle avoit toujours été contrefaite. Une fée , qui avoit assisté à sa naissance , l'aborda , et lui dit : Voulez-vous rajeunir? Volontiers, répondit la reine; je donnerois tous mes joyaux pour n'avoir que vingt ans. Il faut donc, continua la fée , doiiner votre vieillesse à quelque autre dont vous prendrez la jeunesse et la santé. A qui donnerons-nous vos cent ans ? La i^ine fit chercher partout quelqu'un qui voulût être vieux pour la rajeunir. Il vii|| beaucoup de gueux qui vouloient vieillir pour être riches ; mais quand ils avoient vu la reine tousser, cracher, râfer, vivre de bouillie, être sale, hideuse, puante, souffrante, et radoter un peu , ils lîe vouloient plus se charr ger de ses années; ils aimoient. mieux mendier et porter des haillons. Il venoit aussi 4^s ambitieux à qui elle promettoit de grands rangs et de grands honneurs. Mais que faire de ces raiîgs ? disorentils après l'aVoir vue ; nous n'oserions nous montrer étant si dégoûtants et si horribles. Enfin il se présenta urie jeune fille du village, beUe comme le jour , qui demanda Ja couronne pour prix de sa jeunesse; elle se nommoit Péronnelle. La reine s'en fôcha d'abord , maii^ que faire ? à quoi sertril

de se fâcher ? elle vouloit rajeunir. Partageons, dit-elle à Péronnelle, mon royaume; vous en aurez une moitié, et moi l'autre ; c est biai assez pour vous qui êtes une petite paysanne. Non, répondit la fille, ce n'est pas assez pour moi; je veux tout. Laissez-moi ma condition de paysanne avec mon teint fleuri, je vous laisserai vos cent ans avec vos rides et la mort qui vous talonne. Mais aussi , ré^ pondit la reine, que ferois-je si je n'avois plus de royaume ? Vous ririez , vous danseriez , vous chanteriez comme moi , lui dit cette fille. En parlant ainsi , "elle se mit à rire, à danser et à chanter. La reine , qui étoit hien loin d'en faire autant , lui dit : Que feriez-vous en ma plac^? vous n'êtes point accoutumée à la vieillesse. Je ne sais pas , dit la paysanne, ce que je ferois; mais je voudrais bien l'essayer ; car j'ai toujours ouï dire qu'il est beau d'être reine. Pendant qu'elles étoient en marché , la fée survint , qui dit à la paysanne : Voulez-vous faire votre apprentissage dç vieille reine , pour savoir si ce métier vous accommode ? Pourquoi non ? dit la fille. A l'instant les rides couvrent son front ; ses cheveux blanchissent ; elle devient' grondeuse et rechignée ; sa téie branle , et toutes ses dents aussi ; elle a déjà qent ans. La fée ouvre une petite boîte, et en tire une foule d'officiers et de courtisans richement vêtus, qui croi^^t à mesure qu'ik en sortent y et qui

rendent mille respects à la nouvelle reine. On lui sert un grand festin ; mais elle est dégoûtée et ne sauroit mâcher; elle est honteuse et étonnée; elle ne sait ni que dire ni que faire; elle tousse à Cliver ; elle crache sur son menton ; elle a au nez une roupie gluante qu'elle essuie avec sa manche; elle se regarde au miroir , et elle se trouve plus laide qu'une guenuche. Cependant la véritable reine étoit dans un coin , qui rioit , et qui commençoit à devenir jolie ; ses cheveux revenoient, et ses dents aussi ; elle reprenoit un bon teint frais et vermeil , elle se redressoit avec mille petites façons ; mais elle étoit crasseuse , court vêtue, avec ses habits sales , qui sembloient avoir été traînés dans fes cendres. Elle n'étoit pas accoutumée à cet équipage, et les gardes , la prenant pour quelque servante de cuisine, vouloient la chasser du palais. Alors Péronnelle lui dit : Vous voilà bien embarrassée de n'être plus reine , . et moi encore davantage de l'être : tjenez , voilà votre coufonne , rendez-moi ma cotte grise* L'échange fut aussitôt fait ; et la reine de revieillir , et la paysanne de rajeunir. A peine le changement fut fait, que toutes deux s'en repentirent, mais il n'étoit plus temps. La fée les condamna à demeurer chacune dans sa condition. La reine pleuroît tous les jonrs dès qu'elle avoit mal au bout du doigt; elle disoit : Hélas! si j'étois Péronnelle,

à rheure que je parle , je serois logée dans une chaumiëre , et je vîvrois de châtaignes; mais je danserois sous l'orme avec les bergers au son de la flûte. Que me sert d'avoir un beau lit où je ne faiâ que souffrir^ et tant de gens qui ne peuvent me soulager ? Ce cbagrin augmenta ses maux; les médecins , qui étoient sans cesse au nombre de douze autour d'elle , les augmentèrent aussi. Enfin elle mourut au bout de deux mois. Péronnelle faisoit une'danse ronde le long d'un clair ruisseau avec ses compagnes, quand elle apprit la mort de la reine; alors elle reconnut qu'elle avoit été plus heureuse que sage d'avoir perdu la royauté. La fée revint la voir , et lui donna à choisir de trois maris ; l'un vieux , chagrin , désagiéable^ jaloux et cruel , mais riche , puissant , et très grand seigneur, qui ne pourroit ni jour ni nuitse passer de l'avoir auprès de lui ; l'autre bien fait , doux , commode , aimable , et d'une grande naissance , mais pauvre et malheureux en tout; le dernier, paysan comme elle, qui ne seroit ni beau ni laid, qui ne l'aimeroit ni trop ni trop peu, qui ne seroit ni riche ni pauvre. Elle ne savoit lequel prendre , car naturellement elle aimoit fort les beaux habits, les équipages et les grands honneiurs. Mais la fée lui dit : Allez , vous êtes une sotte. Voyezvous ce paysan? voilà le mari qu'il vous faut. Vous aimeriez trop^ le second ; vous seriez trop

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aimée du premier ; tx>us deux voias rendroient malheureuse ; c'est bien assez gue le troisième'ne vous batte point. 11 vaut nûeux danser sur Therbe ou sur la fougère (jue d^s un palais, et être Péronnelle dans le village qu'une dame ntalheurèuse dans le beau monde. Pourvu que vous n'ayez aucun regret aux grandeurs , vous serez heureuse avec votre laboureur toute votre vie.

FABLE Yiri.

Fable de Ljpâon.

Quand la îlenommée, par le son éclatant de sa trompette , eut annoncé aux divinités rustiques et aux bergers de Cynthe le départ de Lycon , tous ces bois si sombres, retentirent de plaintes amères. Écho les répétoit tristement , et tous les valions d'alentour. On n'entendoit plus le doux son de la flûte ni ceLui du hautbois. Les bergers mêmes dans leur douleur brisOient leurs .chalumeaux. Tout languissoit ; la tendre verdure des arbres commençoit à s'effacer ; le ciel, jusqu'aloir^ si serein , se chargeoit de noires tempêtes ; les cruels aquilons faisoient déjà frémir les bocages comme en. hiver. Les divinités même les plus champêtres ne forent pas insensibles à cette perte;

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